PLASSARD, Freddie

Intertextualité et technologies de l’information et de la communication : principe et mise en œuvre

 
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RÉSUMÉS

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TEXTE INTÉGRAL

« Un troisième paradoxe de l’hypertexte est que ce texte par excellence qu’annonce le préfixe hyper, est en fait placé sous le signe du fragment » C. Vandendorpe

La présente communication s’inspire de travaux réalisés par C. Durieux dans les années 1990 sur l’application de la notion d’hypertexte à la recherche documentaire et s’inscrit dans le sillage d’une réflexion sur les relations textuelles et leur incidence en traduction déjà entamée (Plassard, 2007). Elle repose sur l’hypothèse que la traduction relève à la fois d’un processus englobant différentes étapes mises en évidence dans sa description – qu’il est néanmoins possible de « télescoper » occasionnellement – et d’une pratique textuelle parmi d’autres, quoique spécifique, légitimant le recours à des textes souvent élaborés dans le cadre de la théorie ou de la critique littéraire pour la théoriser. Il semble du reste que certains des principes ou idées qui se dégagent de cet horizon de réflexion aient d’ores et déjà trouvé en partie leur application dans les mémoires de traduction, donnant à cette communication une valeur de rappel1

1. Intertextualité et intertexte

Apparues dans le champ littéraire, les notions d’intertexte et d’intertextualité sont souvent confondues. L’« intertexte » désigne selon M. Riffaterre (1981 : 4) « l’ensemble des textes que l’on peut rapprocher de celui que l’on a sous les yeux, l’ensemble des textes que l’on retrouve dans sa mémoire à la lecture d’un passage donné. L’intertexte est donc un corpus indéfini2». Ce premier élément souligne que tout texte s’inscrit lui-même dans un ensemble plus vaste, aux contours indéfinis, et réveille chez le lecteur le souvenir de lectures antérieures et par voie de conséquence celui de la fréquentation d’autres textes, dans un rapport d’évocation. Cette première approche est précisée par la définition de l’« intertextualité » donnée par H. G. Ruprecht (1983 : 14), « intrication des discours, des énoncés et des écritures qui, dans la multiplicité de leurs origines, formes et pratiques, constituent la toile de fond sur laquelle se produit la sémiotique extroversive », où nous retiendrons la notion d’intrication, d’enchevêtrement des énoncés au fil de leur reprise.

En d’autres termes, l’intertextualité fait référence à la « présence, explicite ou implicite, d’un texte dans un autre » et par voie de conséquence au « rapport privilégié de ressemblance ou de détournement qui s’instaure entre plusieurs textes », ce qui en fait « le stade ultime de la réflexion sur les genres » (Fontaine, 1993 : 110). Se trouvent posés d’emblée deux éléments essentiels pour la suite de notre exposé, l’idée que d’autres textes puissent être explicitement présents dans un texte ou y affleurer, d’une part, et le mode de relation qui s’instaure de ce fait entre les textes d’autre part. L’intertextualité détermine un mode particulier de lecture, généralement présenté comme le strict opposé de la lecture linéaire3, mobilisant entre autres des souvenirs de lectures antérieures relevant de la mémoire à long terme. Si un texte est lui-même un tissu, un entrelacs de réseaux, énonciatif, expressif, thématique et logique dans ses dimensions internes, l’intertextualité le pose d’emblée comme un être relationnel, en relation avec une nébuleuse d’autres textes – intertexte – qui, à quelque titre que ce soit, ont contribué à son écriture. C’est cet intertexte qu’il importe, en traduction, de reconstituer, voire de forger au fil d’un parcours de lecture dite ici documentaire.

1.1. Extension de la notion d’intertextualité aux textes non littéraires

Nous posons pour hypothèse que l’intertextualité n’est pas l’apanage de la littérature, qu’elle est généralisable à l’ensemble des productions textuelles et revêt en traduction la dimension d’une stratégie, voire d’un mode opératoire, ce qu’il s’agira précisément de démontrer. C. Vigner, dans un ouvrage consacré à la lecture, l’avait du reste déjà fait remarquer dès 1979, soulignant que les notes, références bibliographiques et citations des textes scientifiques faisaient de ces textes des lieux « de circulation d’une infinité de sens en provenance de sources textuelles diverses » (1979 : 64). Il importe à ce stade de préciser que l’intertextualité se manifeste sous diverses formes, celle, explicite, de la citation et des références à d’autres textes, et celle, implicite, plus difficile à repérer et d’identification plus aléatoire, directement tributaire du bagage lectoral ou textuel du lecteur, des allusions, rappels, évocations ou toute autre forme de sollicitation de la mémoire du lecteur. Il n’est du reste pas rare de voir posées, sur les listes de diffusion de traducteurs, des questions visant précisément à retrouver l’origine d’une citation, avec les aléas que comporte cette opération, au terme d’un véritable jeu de piste.

1.2. Composantes relationnelle et transformationnelle de l’intertextualité

L’intertextualité revêt par ailleurs une double composante, relationnelle et transformationnelle. Dans  sa « composante relationnelle », l’intertextualité influe sur la lecture, dans ses dimensions de compréhension, d’interprétation voire de relecture. Elle sollicite en effet la mémoire du lecteur, dans un rapport d’allusion, d’évocation, de rappel, selon le principe qu’un texte se lit par rapport à d’autres, qu’il les réfracte, qu’il englobe dans sa texture une relation à l’extra-textuel, du moins aux autres textes, dans un dépassement de la dimension intra-textuelle. À l’inverse, la « composante transformationnelle »semble influer davantage sur la phase d’écriture, dans la mesure où un texte est reprise du déjà dit, déjà écrit, déjà traduit, intégré à un nouveau texte. Tout texte, souligne Ph. Sollers (1968 : 75), se situe à la jonction de plusieurs textes dont il est là la fois la relecture, la condensation, le déplacement et la profondeur. Notons ici que la relecture englobe à la fois une nouvelle interprétation mais aussi une écriture ou récriture, les notions de condensation et de déplacement peuvent renvoyer aussi bien à l’écriture et à sa « profondeur », souvent évoquée dans les métaphores nautiques de cette activité, qu’à la lecture, laquelle présuppose un  « bagage textuel » d’ampleur variable selon les lecteurs. Ces deux dimensions vont de pair avec un certain nombre d’opérations cognitives ou de « gestes mentaux » déjà décrits (Plassard, 2007). C’est ici de la dimension relationnelle que je traiterai, celle qui permet d’appréhender un texte par rapport à ce qui l’entoure ou l’a précédé, ce qu’il est convenu d’appeler les textes parallèles en traductologie.

1.3. Composante relationnelle

Sous la pression des délais, il n’est pas toujours possible, dans la pratique, de recenser systématiquement l’intégralité d’un parcours de lecture effectué en cours de réalisation d’une traduction, même si la fonction « historique » des logiciels de navigation le permet. C’est donc ici la situation pédagogique que je prendrai pour référence, en analysant les dossiers de traduction réalisés par des étudiants de Master I en traduction spécialisée. Les textes de départ étaient empruntés au site anglophone de l’Année polaire internationale (www.ipy.org), et notamment à la présentation du projet ainsi qu’à des blogs figurant sur ce même site. Toutefois, au moment où s’est tenu cet atelier, je n’avais pas prévu de présenter cette expérience sous la forme d’une communication et si j’ai certes demandé aux étudiants de noter les sources documentaires qu’ils avaient consultées, je ne leur ai pas précisé de noter l’ordre de cette consultation.

S’il est facile d’admettre qu’un texte n’est pas un îlot isolé sur l’océan de l’écriture, déterminer le contour de l’archipel voire du continent auquel il appartient n’est pas chose aisée, ni dénuée d’arbitraire, ni de subjectivité. Il semble plutôt que ce soit la lecture de tel ou tel lecteur qui lui donne ses contours, qui le délimite. Les textes avec lesquels le texte à traduire entre en relation ne sont  pas un ensemble fini, c’est le lecteur, et plus particulièrement le traducteur qui, par son activité de recherche et de contextualisation, le forge. Constitué des terres émergées que sont les textes existants, l’intertexte ne prend consistance que par l’activité du lecteur qui, par ses propres recherches et son parcours de lecture, le reconstitue, voire l’institue en tant que tel. En ce sens, du reste, il se rapproche de la constitution d’un corpus telle que décrite par D. Mayaffre (Mayaffre, 2002), et relève d’une heuristique, éventuellement orientée par les consignes qui balisent en quelque sorte le parcours, qu’elles soient d’ordre quantitatif, nombre maximal de références à préciser pour limiter « l’instinct zappeur » constaté par C. Vandendorpe (Vandendorpe, 1997), ou qualitatif, en termes de pertinence pour la compréhension du sujet et d’aide apportée à la reformulation, l’intérêt étant de se montrer sélectif pour éviter les dérives de la lecture hypertextuelle. Reconstituer le parcours de lecture en écrémant les sources les plus pertinentes contribue à la « traçabilité » d’une traduction. Ainsi se dessinent progressivement les contours d’un corpus qui, d’abord illimité, prend peu à peu forme et où le texte à traduire trouve progressivement sa place, sa relativité, éléments qui contribuent à son intelligibilité d’une part, tandis que sur le versant écriture, non traité ici, s’établit un rapport imitatif, mimétique. Dans sa composante relationnelle, l’intertextualité se manifeste sous deux formes, explicite et implicite, abordées ci-après.

2. Intertextualité explicite

La forme la plus facilement identifiable de l’intertextualité est la forme explicite, qui se manifeste elle-même principalement sous deux formes que sont la citation et la référence, la première étant le plus souvent interne au texte et marquée typographiquement par des guillemets ou formulée au discours indirect, la seconde étant intégrée au texte ou lui faisant suite, et tantôt marquée typographiquement par des parenthèses par exemple, tantôt non marquée.

2.1. La citation

Dans le document de présentation de l’année polaire internationale intitulé The scope of science for the International Polar Year 2007-2008 (WMO / International Council for Science), il est fait référence (p. 11) au poète russe Yuvan Shestalov qui qualifie les régions polaires de temples of the planet. L’intertextualité explicite prend la forme de la citation d’un très court extrait textuel et implique de partir à la quête d’une connaissance minimale du poète mentionné, voire à celle de l’éventuelle traduction attestée d’une expression qui ne présente pas en soi de difficulté de traduction, la compréhension étant immédiate et la reformulation pouvant rester littérale. Nous avons commencé par chercher à cerner l’auteur, totalement inconnu de nous au moment de la relecture, avec une première halte sur la page anglaise de l’encyclopédie Wikipédia consacrée à ce poète (http://en.wikipedia.org/wiki/Yuvan_Shestalov). La page en question consiste en une brève notice biographique avec renvoi à des liens internes à l’encyclopédie, et notamment aux Mansi, nom d’une population ougrienne également connue sous le nom de Voghoules. Un lien externe de cette page renvoie à l’Encyclopaedia of Soviet Writers (www.sovlit.com/bios.html), où la page consacrée à Shestalov le fait apparaître comme le « barde » des Mansi, sa poésie, héritière de la tradition chamanique, étant avant tout destinée à la diction ou à la déclamation, mais sans renvoi au corpus de ses oeuvres, du moins dans une langue autre que le russe. L’appellation « Mansi » étant elle aussi une découverte, nous avons cherché à en savoir plus et avons trouvé à l’adresse suivante www.answers.com/topic/mansi-1 la double signification de ce mot faisant à la fois référence à une population nomade du nord de l’Oural, et à leur langue, au demeurant proche du hongrois. Tous ces éléments ne sont nullement indispensables à la traduction de la citation « temples of the planet », qui ne figure dans aucune des pages consultées, mais n’en contribuent pas moins à situer son auteur, dans une lecture d’imprégnation, et à enrichir le bagage cognitif du traducteur, de lien en lien hypertextuel.

L’intertextualité explicite se manifeste par ailleurs dans un blog intitulé Ocean Song http://www.ipy.org/index.php?option=com_k2&id=928:ocean-song&view=item&Itemid=10, où sont citées, en fin de texte, les paroles du dessin animé What’s Opera, Doc, produit en 1957 par la société Warner Brothers : « Kill the Wabbit, Kill the Wabbit – Sword and the Magic helmet ! and I’ll give you a sam-powl ». Ce dessin animé parodie le cycle d’opéras de Wagner intitulé le Ring der Nibelungen, comme le précise la page anglaise de Wikipédia. Les paroles de ce dessin animé, grand « classique » de la culture américaine au même titre que les répliques souvent citées de certains films dans l’espace francophone, présentent certains traits du langage enfantin, témoin la substitution du « w » au « r », pour en mimer la prononciation. Elles servent pour ainsi dire de mot de passe, de point de ralliement entre locuteurs d’une même génération et induisent une forme de complicité avec les lecteurs anglophones. Il ne nous paraît pas nécessaire, ici, de les traduire ni même de les transposer puisque l’auteur du blog les mentionne précisément pour évoquer  auprès de ses lecteurs des références culturelles partagées, propices au climat de connivence recherché. Il n’est du reste pas du tout exclu que ces références soient également partagées par des lecteurs non anglophones, et même si ce n’est pas notre cas, les références culturelles cinématographiques américaines ayant souvent un rayonnement en dehors des frontières de leur territoire initial. Leur traduction éventuelle relèverait du reste non plus de la composante relationnelle de l’intertextualité, mais de la composante transformationnelle, non traitée ici.

2.2. La référence

L’intertextualité fonctionne aussi sur le mode de la référence, autrement dit la possibilité donnée au lecteur de se reporter à un autre texte, moyennant des renvois explicites. Dans la présentation du Programme polaire international, il est fait référence à d’autres documents cadres de ce même programme sous la forme de liens hypertextuels. C’est notamment le cas en page 8 et en page 13, où le lecteur est renvoyé à l’exposé des thèmes scientifiques du programme. De même, il est fait référence à tous les projets menés dans le cadre de l’Année polaire internationale et l’intertextualité se manifeste sous la forme de liens hypertextuels entre textes constitutifs du site présentant le programme de recherches polaires dans son ensemble. Les références peuvent du reste n’être qu’allusives. C’est le cas en page 5, deuxième colonne par exemple, où est mentionné « a total of 228 projects have been endorsed by the ICSU/WMO Joint Committee for IPY 2007-2008 », forme indirecte de renvoi à une liste de travaux réalisés sous l’égide du Conseil international des unions scientifiques (ICSU) et de l’Organisation mondiale de la météorologie (OMM). Il est également fait allusion aux travaux menés dans le cadre des précédentes Années Polaires Internationales (API), dont la périodicité est fixée à cinquante ans. 

3. Intertextualité implicite

Dans sa dimension implicite, l’intertextualité relève de la singularité du parcours de lecture ou de la navigation effectuée par le lecteur / traducteur. Elle peut s’inscrire dans un rapport diachronique, synchronique ou générique, ces catégories pouvant du reste entrer en combinaison l’une avec l’autre, c’est le cas dans les textes considérés. Les recherches polaires actuelles peuvent tout naturellement être mises en relation d’intertextualité diachronique avec les premières expéditions polaires du XIXe siècle et du début du XXe siècle et aux productions textuelles auxquelles elles ont donné lieu : carnet de bord, récit de voyage, récit romancé, roman…, le monde polaire, longtemps inaccessible à la majorité des êtres humains, n’ayant pas manqué d’alimenter l’imaginaire.

3.1. Intertextualité d’ordre synchronique

L’intertextualité peut aussi se situer en synchronie, notamment lorsque la relation entre les textes est d’ordre thématique. Le blog intitulé New dog sledge route in Greenland (www.ipy.org/index.php?/ipy/detail/new_dog_sledge_route_in_Greenland) décrivant un parcours effectué avec des chiens de traîneaux, est en relation avec plusieurs sites décrivant ce type d’expéditions :

  • celui de la Fédération Française de Pulka et Traîneau à chiens www.chiens-de-traineau.com qui retrace l’historique de la pratique, décline les différents types de chiens et précise par un lexique les modes d’attelage et quelques termes spécifiques, mais aussi

  • celui du Syndicat national professionnel des conducteurs de Chiens Attelés (Synapcca) www.chiensdetraineaux.org qui répertorie les différentes races canines, les courses effectuées et une description des modalités de la course à chiens de traîneaux.

3.2. Intertextualité d’ordre diachronique et générique

Compte tenu du thème considéré, celui des recherches polaires, l’intertextualité se présente simultanément sous l’angle diachronique et générique, deux dimensions qui ne sont pas a priori liées, mais le sont ici pour des raison historiques. Les blogs se situent bel et bien en relation d’intertextualité à la fois diachronique et générique avec les carnets de bord ou récits d’expédition rédigés par les premiers explorateurs des régions polaires, qu’il s’agisse des récits de P. E. Victor par exemple (Boréale, Banquise, etc.), ou d’Ernest Shackleton, des récits romancés tel Kablouna4 ou des romans de J. Verne tel Le sphinx des glaces. Le rapprochement entre les différents genres de l’écriture personnelle, celle des carnets ou récits d’expédition et celle des blogs actuels, en souligne les éventuels décalages formels qui, outre le changement de support d’écriture, tiennent notamment au style relâché des blogs. Il y affleure souvent un registre familier, voire grossier, dénotant une distance par rapport aux normes d’écriture et un souci formel qui se déplace du soin apporté à l’expression linguistique à celui de la mise en page et des photographies dont ils s’accompagnent souvent, non sans céder toutefois, ici ou là, à de véritables envolées lyriques, à des considérations esthétiques sur le paysage, la neige, le brouillard ou à des remarques subjectives relatives au vécu personnel, aux rapports avec la population locale et à l’expérience de l’extrême, celui de l’isolement et du grand froid. Autant de propos qui contrastent avec la rigueur scientifique des objectifs fixés par le programme de l’Année polaire internationale, et évoquent les « modèles textuels » qu’ont pu être les récits d’expéditions antérieurs.

Ces relations temporelles et génériques amènent à distinguer deux types de lecture intertextuelle : une lecture intertextuelle effectuée au premier degré, celui d’une référence pure et simple, explicite ou non, à un réseau textuel dans lequel s’inscrit le texte lu et auquel le lecteur peut se reporter pour plus de précisions, quitte à cantonner la lecture à sa dimension référentielle, et une lecture intertextuelle « au second degré », où est opérée une médiation entre texte lu et textes de référence, médiation qui tient au lien entre intertexte et texte lu, lien lui-même à interpréter, sémiotiser, note Riffaterre (Riffaterre, 1981 : 5-6) les blogs apparaissant ici comme une reprise, une relecture ou un prolongement des carnets d’expéditions des premiers explorateurs, mais aussi comme leur actualisation, leur adaptation, voire leur plagiat. L’intertextualité implicite ou « diffuse » joue également dans le sens d’une imprégnation, d’une contextualisation du texte lu, étape préliminaire à la traduction.

4. De l’intertextualité à l’hypertextualité

La façon dont le traducteur tire parti de l’intertextualité consiste en un premier temps à reconstituer l’intertexte, opération qui passe elle-même par une navigation hypertextuelle, de lien en lien. Le support informatique assure ici la liaison entre la notion d’intertextualité, issue de la théorie littéraire, et celle d’hypertextualité, issue non pas de la théorie du texte où un hypertexte est réécrit à partir d’un hypotexte, mais au sens informatique du terme, où, dans le sillage des travaux de J. P. Balpe, inspirés de Ted Nelson, l’hypertexte désigne une « combinatoire des unités informationnelles, dans un cadre où le texte, fragmenté, est censé affranchir le lecteur de la soumission à l’ordre de l’auteur » (Jeanneret et col., 2003 : 151).

Rappelons pour mémoire les principes de l’hypertexte tels que déclinés par P. Lévy (1993 : 30-31) en les mettant en rapport avec le parcours de lecture effectué à partir du site de l’Année polaire internationale :

  1. celui de « métamorphose », par référence à l’aspect non figé des textes : on constate bel et bien une transformation entre les carnets des premiers explorateurs polaires, ceux de P. E. Victor par exemple, et les blogs du site consulté, cette transformation ne se bornant du reste pas au support de l’écriture,  

  2. celui d’« hétérogénéité » : un hypertexte peut être multimédia, regrouper tout type d’éléments par tout type d’associations : on constate à ce titre dans les blogs consultés et traduits la co-existence de paroles de chansons et de photographies,

  3. celui de « multiplicité et d’emboîtement » : un hypertexte consiste en un enchâssement infini des nœuds et des liens, illustré ici par la navigation effectuée à partir du patronyme de Yuvan Shestalov, dans la mesure où un lien renvoyant à un autre, un cheminement a effectivement été adopté pour chercher à savoir qui était ce poète,

  4. celui d’« extériorité » : il n’existe pas d’unité organique du réseau, lequel dépend d’un extérieur indéterminé ; la liste des sites consultés n’est que le fruit aléatoire d’un parcours de lecture individuel, non prédéterminé, le point d’entrée choisi pour chercher à cerner qui était Yvan Shestalov a certes été son nom, après recherche infructueuse sur l’expression « temples of the planet »,

  5. celui de « topologie » : le cours des phénomènes y est affaire de topologie, de chemins empruntés d’un point, d’une page ou d’un lien à un autre. Tel a bien été le cas, puisque le parcours a été effectué en empruntant un chemin qui aurait pu différer pour un autre lecteur cherchant à obtenir les mêmes informations,

  6. celui de « mobilité des centres » : compte tenu de la nature aléatoire du parcours effectué et de son point de départ imprévisible puisqu’il dépend des besoins de tel ou tel lecteur, l’hypertexte ne présente pas de centre à proprement parler, ou s’il en présente, il en présente plusieurs.

4.1. Navigation

La navigation hypertextuelle, mode particulier de lecture non linéaire, non séquentielle, favorisé par la structuration des documents sur support informatique, apparaît ici comme le mode de constitution ou de reconstitution de l’intertexte. L’exploitation du principe d’intertextualité dans la lecture à l’écran passe par une navigation hypertextuelle et opère une jonction entre l’intertextualité, notion empruntée au champ littéraire et l’hypertextualité, notion que se sont réappropriée les informaticiens. L’hypertextualité apparaît ainsi, selon D. Mayaffre (Mayaffre, 2002) « comme la réalisation pratique ou la mise en forme de la réflexivité », terme que l’on peut prendre au sens physique de « réfléchir », refléter, renvoyer les rayons de quelque chose, trait sémantique du reste mentionné dans les définitions mêmes de l’intertextualité données par Mikhaïl Bakhtine. La navigation hypertextuelle serait une sorte de matérialisation du fonctionnement associatif qui caractérise l’activité cognitive de la lecture et revêtirait en traduction, mais aussi dans d’autres formes de lecture, une dimension instrumentale propice à la reconstruction de l’intertexte. Deux notions employées dans des sens distincts selon leur champ d’application se trouvent ainsi réunies, voire hiérarchisées, l’une – hypertexte – étant l’outil de l’autre – intertexte.

  

  

Ces notions et leur relation sont-elles ou étaient-elles présentes à l’esprit des concepteurs de mémoire de traduction ? Il est tentant de le penser, d’autant plus que dans cette perspective, les traductions elles-mêmes entrent dans la composition de l’intertexte et sont des éléments constitutifs du parcours hypertextuel, et bien souvent aussi une mine où puiser des reformulations aptes au réemploi ou transposables, occasion s’il en est de souligner l’importance du bagage textuel en traduction.


BIBLIOGRAPHIE

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Jeanneret Yves, BéguinAnnette, Cotte Dominique, Labelle Sarah, Perrier Valérie, Quinton Philippe et Souchier Emmanuel, 2003, « Formes observables, représentation et appropriation du texte de réseau », dans Souchier Emmanuel, Jeanneret Yves, Le Marec Joëlle, Lire, écrire, récrire, BPI, Etudes et recherches, p. 93-158.

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MayaffreDamon, 2002, « Les corpus réflexifs : entre architextualité et hypertextualité », dans Corpus n° 1, novembre 2002, en ligne [http://corpus.revues.org/document11.html], consulté le 15 septembre 2008.

Rifatterre Michael, 1981, « L’intertexte inconnu », dans Littérature n° 41, février 1981, p. 4-7.

Sollers Philippe, 1968, Théorie d’ensemble, Seuil.

Ruprecht Hans Georg, 1983, « Intertextualité », dans Texte – revue critique et de théorie littéraire n° 2, L’intertextualité, intertexte, autotexte, intratexte, Paris, p. 13-22.

Vigner Gérard, 1979, Lire, du texte au sens, éléments pour un apprentissage et un enseignement de la lecture, Paris, CLE International.

Vandendorpe Christian, 1997, « De la textualité numérique, l’hypertexte et la "fin" du livre », dans RS/SI, vol. 7, n° 1-2-3 p. 271-286.

  

  

Liste des liens consultés

Site de l’Année Polaire Internationale : www.ipy.org, consulté le 15 septembre 2008.

Note sur le dessin animé « What’s Opera, Doc ? » : http://en.wikipedia.org/wiki/What's_Opera,_Doc%3F, consulté le 15 septembre 2008.

Syndicat national professionnel des conducteurs de Chiens Attelés (Synapcca) :

www.chiensdetraineaux.org, consulté le 15 septembre 2008.

Fédération Française de Pulka et Traîneau à chiens :

www.chiens-de-traineau.com, consulté le 15 septembre 2008.

Page Yuvan Shestalov :

http://en.wikipedia.org/wiki/Yuvan_Shestalov, consulté le 15 septembre 2008.


Notes

1  On notera aussi que tous les textes ne se prêtant pas à l’utilisation de mémoires de traduction, aspect traité par d’autres participants à cette journée d’étude, les notions théoriques et leur mise en œuvre en traduction n’en restent pas moins pertinentes.

2  Les italiques sont de notre fait.

3  C’est du moins ce que pose M. Riffaterre (1981 : 5-6) : « … l’intertextualité : il s’agit d’un phénomène qui oriente la lecture du texte, qui en gouverne éventuellement l’interprétation, et qui est le contraire de la lecture linéaire ».

4  Poncin Gontran de, 1947, Kablouna, Paris, Stock.


POUR CITER CE DOCUMENT

PLASSARD, Freddie, 2010, «Intertextualité et technologies de l’information et de la communication : principe et mise en œuvre», Les Cahiers du GEPE, Approche critique et traductologique, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://cahiersdugepe.fr/index.php?id=1263
 


A PROPOS DE

Freddie PLASSARD

fplassard@hotmail.com
Maître de conférences à l’E.S.I.T. (Université Paris 3, Sorbonne Nouvelle) – affiliation : CR-Trad (SYLED).
Traductrice, une quinzaine d’années passées à ce titre en entreprise (EdF) puis dans une organisation internationale (OCDE).
Chargée de cours de traduction technique anglais-français et allemand-français en Master 1 et 2 pendant une dizaine d’années à l’université de Marne-la-Vallée et à l’université Paris 3.
Thèse soutenue en 2002 : Place de la lecture dans le processus de traduction, publiée en 2007 sous le titre Lire pour traduire, aux Presses Sorbonne Nouvelle.