PERALDI, Sandrine

Traduction assistée par ordinateur : entre théorie et pratique

 
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RÉSUMÉS

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TEXTE INTÉGRAL

Introduction

Les traducteurs pragmatiques évoluent actuellement dans un contexte particulier. En effet, la mondialisation a fait naître des besoins croissants en matière de traduction et de rédaction technique. Un grand nombre d’entreprises ont également des besoins croissants en termes de localisation et de terminologie. Elles doivent faire la mise à jour simultanée de leurs produits ou de leurs documentations, et ce, en plusieurs langues. Par conséquent, les traducteurs, a priori, ne manquent pas de travail.

Mais, parallèlement à ce phénomène, on constate également un nombre accru de spécialistes langagiers, qu’il s’agisse de traducteurs indépendants ou de sociétés proposant des services multilingues qui n’hésitent pas à proposer des tarifs de plus en plus bas et à casser les prix du marché, ceci afin de se positionner devant leurs concurrents et ainsi remporter le plus de contrats possibles. Il est donc absolument nécessaire, pour le traducteur technique d’aujourd’hui, de se distinguer des autres afin de pouvoir tout simplement vivre de son métier.

Pour ce faire, il s’avère indispensable de répondre à une exigence bien précise : celle de traduire le plus grand nombre de mots possibles, tout en respectant des délais très courts. Qui plus est, la qualité des travaux rendus doit être irréprochable, ce qui implique notamment de pouvoir s’adapter à n’importe quel domaine de compétences et être capable de rechercher ainsi que d'employer des termes hautement spécialisés.

C’est généralement là qu’entrent en jeu les outils de traduction assistée par ordinateur (TAO), puisque théoriquement ils vont permettre au traducteur de gagner du temps et de rentabiliser son activité. Nous proposons donc d’évaluer ces outils afin de déterminer leurs principales qualités ainsi que leurs inconvénients. Nous nous appuierons notamment sur l’étude de deux logiciels disponibles sur le marché, Trados® distribué par la société SDL, le leader mondial de la gestion globale de l’information, et Similis® développé par Lingua et Machina afin d’étayer nos propos.

Fonctionnement des outils de TAO

Avant de se lancer dans l’énumération des divers atouts et limitations de la traduction assistée par ordinateur, nous proposons de passer en revue le fonctionnement de ce type d’applications. Chaque logiciel présente bien évidemment plusieurs spécificités ainsi qu’une interface qui lui est propre mais le fonctionnement global de la TAO reste le même, quel que soit le produit étudié.

Les outils de TAO se présentent généralement sous la forme de bases de données ou de plate-formes opérationnelles regroupant plusieurs applications, destinées à faciliter le travail des traducteurs ou de toute entreprise amenée à gérer des supports multilingues. Ces bases de données utilisent des mémoires de traduction qui enregistrent les traductions au fur et à mesure que le traducteur progresse.

L’alignement

Quel que soit le logiciel utilisé, la première étape consiste à aligner les traductions déjà existantes. Concrètement, il s’agit tout d’abord d’introduire dans la machine un texte source (en anglais, par exemple) et un texte cible (en français) correspondant à sa traduction. Le logiciel procède alors à la segmentation des textes. Autrement dit, il découpe les deux textes en segments que nous appelons unités de traduction. Ces segments sont délimités en général par des signes de ponctuation « forts » (point, point virgule, deux-points, point d’exclamation et d’interrogation).

Voici un exemple des règles de segmentation proposées par le logiciel WinAlign de Trados :

Schéma 1

Ensuite, la machine confronte les structures des textes ou des phrases ainsi que leur formatage. L’alignement est basé sur une technique de reconnaissance, c’est-à-dire que le logiciel utilise l’ensemble des repères disponibles, à savoir les noms de fichiers, les paragraphes, les styles, les titres, les tailles de police, la numérotation, les liens hypertextes, les notes de bas de page, les cellules de tableau, les entrées d’index, les noms propres, les chiffres, dates et formats, etc. pour segmenter et identifier les unités de traduction d’une langue à autre.

Une fois la structure définie, le logiciel fait correspondre les segments entre eux et aligne ainsi les textes. Autrement dit, il compare le texte source en anglais et le texte cible en français afin de déterminer quelles paires de phrases semblent être équivalentes. Par exemple, si le texte source est constitué des segments A, B, C, qui ont été traduits respectivement par les segments A’, B’, C’, le programme mettra en correspondance chaque couple de segments (A=A’, B=B’, C=C’, etc.) et les gardera en mémoire, constituant ainsi la base de données qui servira à réaliser les traductions ultérieures.

Les deux illustrations suivantes montrent les systèmes d’alignement proposés respectivement par Trados(WinAlign) et Similis (Tâche d’alignement) :

Schéma 2

Schéma 3

Bien évidemment, ces tâches sont effectuées automatiquement. Cependant l’utilisateur a la possibilité de spécifier l’importance de certaines balises, chiffres, formatages, éléments typographiques, etc. pour optimiser l’alignement. Il peut même ajouter des listes de termes ou d’abréviations afin d’aider au processus de reconnaissance par la machine.

Le processus de traduction

Une fois la mémoire de traduction constituée (par paire de langues, par domaine ou par client), l’utilisateur peut passer à la phase de traduction.

Lorsqu’une nouvelle phrase à traduire est envoyée vers l’outil, le système la compare immédiatement à celles archivées dans la mémoire de traduction. Si l’application trouve dans la mémoire un segment identique ou à peu près similaire, elle proposera au traducteur l’unité cible correspondante. L’utilisateur a d’ailleurs la possibilité d’interagir sur le degré de reconnaissance de la mémoire de traduction. Plus le seuil de correspondances est élevé, plus le logiciel affinera ses propositions. Ces dernières s’affichent généralement dans une fenêtre séparée. Lorsque la correspondance est partielle, les mots ou groupes de mots divergents sont mis en surbrillance, généralement par le biais d’un jeu de couleurs. Le traducteur est alors libre d’insérer la traduction proposée, de la modifier ou bien de la rejeter et de traduire lui-même la phrase correspondante. Chaque modification ou nouvel ajout peut être enregistré directement dans la mémoire de traduction.

Voici en guise d’illustration les interfaces de traduction développées respectivement par Trados (Translator’s Workbench) et Similis (Tâche de traduction) :

Schéma 4

Schéma 5

Par ailleurs, les mémoires de traduction s’accompagnent généralement de solutions de gestion, de diffusion et d’extraction terminologique. Il s’agit généralement de gestionnaires terminologiques permettant de créer des glossaires multilingues aux champs variés ou bien d’outils d’extraction permettant de relever automatiquement la terminologie des textes traités et de l’insérer directement dans le texte à traduire pendant le processus même de traduction.

Les avantages de la TAO

Automatisation du travail

La première contribution apportée par la traduction assistée par ordinateur est de permettre d’automatiser le travail du traducteur.

En effet, les outils d’aide à la traduction permettent de rentabiliser les données multilingues en recyclant automatiquement les traductions existantes. Le but de la TAO est de ne jamais traduire deux fois la même phrase.

En supprimant le travail répétitif, le traducteur peut diminuer le temps consacré à traduire ainsi que les délais de livraison. Disposant de plus de temps, il est donc à même de prendre en charge des volumes beaucoup plus importants, augmentant ainsi ses revenus. Les outils de TAO permettent donc a priori d’optimiser la productivité de ses utilisateurs et la rentabilité de leurs traductions. A titre d’exemple, SDL Trados a publié une étude statistique montrant qu’en règle générale tout nouveau document créé à partir de documents existants contient au moins 30 % de texte déjà traduit. Les mises à jour de documents, quant à elles, peuvent contenir jusqu’à 90 % ou plus de répétitions, ce qui induit des bénéfices immédiats, non seulement pour le traducteur concerné mais aussi pour les entreprises qui sous-traitent leurs travaux de traduction. En termes de délais, l'économie de temps pour traduire un document varierait de 20 à 25 %, soit environ une journée par semaine.

SDL Trados met même à la disposition des ses futurs utilisateurs  un simulateur de coûts pour mettre en avant les économies réalisés grâce à l’utilisation de ses produits.

PAO

Toujours sur un plan financier, les mémoires de traduction permettraient également de réduire de manière significative les coûts de PAO (Publication Assistée par Ordinateur) en post-traduction, accélérant l’ensemble du processus. Les opérations de copier/coller du texte traduit dans les documents sont éliminées et le texte traduit peut être réinséré automatiquement dans les fichiers de PAO au bon emplacement, sous le bon format et avec les polices appropriées.

Rappelons par ailleurs que les outils de traduction assistée par ordinateur se sont considérablement améliorés ces dernières années et sont capables désormais de traiter n’importe quelle langue (des langues européennes aux langues asiatiques, en passant par la langue arabe, etc.) et surtout n’importe quel type de format de documents : bien évidemment, les basiques type Word, Excel, HTML mais aussi des formats plus élaborés tels que FrameMaker, Quark Xpress, Ventura, etc.

Harmonisation et terminologie

Les outils d’aide à la traduction permettent également de mettre en place des traductions cohérentes, avec une terminologie harmonisée, améliorant de ce fait la qualité des documents livrés. En effet, les outils de TAO améliorent non seulement l’homogénéité des traductions grâce aux propositions automatiques des segments déjà traduits antérieurement (nous en avons vu le principe plus haut) mais également l’homogénéité des traductions en équipe, notamment grâce à la mise en commun des ressources, à savoir une centralisation et une mise en réseau des mémoires et des divers glossaires disponibles.

En effet, la plupart des logiciels de TAO sont proposés sous deux formes : une version freelance en monoposte destinée aux traducteurs indépendants et une version en réseau (plus coûteuse) qui permet à l’entreprise ou au service concerné d’alimenter conjointement leurs ressources multilingues.

Ces outils assurent également le respect de la terminologie maison grâce aux mémoires de traduction bien évidemment, mais aussi grâce aux solutions de gestion et d’extraction terminologique que nous avons évoquées plus tôt. Désormais, les traducteurs peuvent créer et compiler des glossaires terminologiques par domaine de compétence, par client, dans une interface unique et ce, en cours de traduction. Enfin, l’ensemble de ces applications permet également de respecter le style propre à une entreprise.

Voici le gestionnaire de terminologie MultiTerm proposé par Trados, avec des champs modulables à souhait :

Schéma 6

La capture d’écran suivante nous montre le système d’extraction terminologique automatique fourni par Similis :

Schéma 7

Toujours en matière de terminologie, les logiciels de TAO permettent à leurs utilisateurs de se réapproprier et de traiter des traductions hautement techniques. Ils libèrent en effet les traducteurs des tâches de recherches fastidieuses consacrées notamment à la terminologie et à la consultation de documents pour trouver le vocabulaire ainsi que la phraséologie appropriés.  

Même lorsque peu de suggestions de traduction sont proposées à l’utilisateur par la machine,  la mémoire de traduction peut s’avérer utile grâce à la fonction Concordanceou Contextes (l’appellation varie en fonction du produit employé) : lorsque le traducteur rencontre un terme (un seul mot ou une séquence de mots) difficile à traduire, il a la possibilité de consulter directement la mémoire sans avoir besoin de faire descendre les propositions de traduction. Si le terme ou la séquence de mots recherchés s’y trouve, il sera présenté dans son contexte en langue source et langue cible.

Par exemple, dans la capture d’écran suivante, nous voulons traduire le terme online. En procédant à une recherche ciblée à l’aide de la fonctionnalité Contextes de Trados, nous nous apercevons que le terme peut être traduit de deux façons différentes : soit par en ligne, soit par électronique. Le contexte nous aide à choisir la bonne traduction. Par conséquent, dans le cas présent, les mémoires de traduction nous évitent de répéter des recherches terminologiques déjà effectuées et permettent avant tout de désambiguïser certains termes grâce aux contextes.

Schéma 8

Dans l’illustration suivante, la terminologie est directement extraite dans l’interface de traduction de Similis et le logiciel propose toutes les traductions possibles inhérentes au terme concerné (dans ce cas précis, le terme « service ») :

Schéma9

Pour clore ce volet terminologique, notons que les outils d’aide à la traduction s’adressent également aux entreprises qui font appel à des spécialistes langagiers. Grâce à l’utilisation de ces outils, les entreprises peuvent sous-traiter les traductions tout en restant maître de leur contenu et de la gestion des informations diffusées, notamment grâce à un certain nombre de fonctionnalités d’importation et d’exportation. Les entreprises peuvent créer leurs propres ressources (mémoires de traduction, glossaires terminologiques) et les transmettre au traducteur concerné et ainsi s’assurer de voir leur terminologie maison et leur style respectés.  

En garantissant la consistance des traductions et de la terminologie utilisée, les outils de TAO améliorent la qualité des travaux de traduction. Ils permettent aux professionnels de travailler dans un environnement dédié à la traduction, avec affichage des textes source et cible, avec ou sans enrichissement typographique, tout en disposant en ligne de la base de donnée des traductions et des dictionnaires multilingues élaborés au fur et à mesure de la traduction. Autrement dit, les traducteurs ont la possibilité d’intégrer complètement le processus de traduction autour de l’activité plus globale de gestion de projet.

A ce propos, la plupart des éditeurs de TAO proposent désormais des outils complets de gestion de projets qui permettent de gérer d’un bout à l’autre l’activité du traducteur (envoi du devis, choix du traducteur indépendant, création et envoi des mémoires de traduction ou glossaires, relecture et livraison finale au client).

En guise de conclusion, les outils de TAO réduisent les délais et les coûts, améliorent la productivité, la rentabilité et la qualité, permettant à ses différents utilisateurs de conquérir de nouveaux clients et de s’assurer de la fidélité des clients existants.

Les inconvénients de la TAO

Mais l’ensemble des avantages que nous venons d’évoquer fait partie de l’argumentaire mis en avant par les entreprises de TAO pour convaincre les utilisateurs de faire appel à leurs produits. Dans la pratique, qu’en est-il vraiment ? La qualité de la traduction produite par un logiciel de TAO est-elle au rendez-vous ?  Leur utilisation représente-t-elle un gain de temps véritable ? Et surtout, tous les documents se prêtent-ils à ce genre d’outils ?

Rappelons tout d’abord que l’achat d’un logiciel d’aide à la traduction représente un investissement financier important qu’il faut pouvoir rentabiliser assez rapidement, notamment lorsqu’on est un traducteur indépendant et qui plus est, lorsqu’on débute son activité de traducteur.

Bien heureusement, aujourd’hui, l’ensemble des sociétés développant des outils de TAO se sont mises d’accord sur un format standard d’échange, le TMX (Translation Memory eXchange), permettant d’utiliser indifféremment n’importe quel type de mémoire sur n’importe quel produit. Autrement dit, une entreprise dotée de Trados ou de Déjà VuX peut tout à fait faire parvenir à son traducteur dédié une mémoire correspondant aux marques précitées alors que ce dernier est équipé de Similis ou de Transit. En effet, il y a encore quelques années l’achat d’un outil spécifique de TAO impliquait pour son acheteur de rester «coincé» de nombreuses années avec le même outil et de sélectionner ses partenaires ou clients en fonction de ce dernier, à moins de procéder à un second investissement financier afin de pouvoir se diversifier.

Genres textuels

En termes d’efficacité et de pertinence, la TAO dépend largement d’un premier critère déterminant : le type de document traité. Les applications possibles de la TAO sont potentiellement innombrables : à titre d’exemple, les manuels techniques, les sites web, les rapports ou les états financiers, les communiqués de presse, certains contrats types ou encore tout autre document relatif au fonctionnement d'une entreprise se prêtent parfaitement bien à l’utilisation de la traduction assistée car le taux de répétitivité du texte y est souvent très élevé. A titre d’exemple, Karl Johan Danell (Danell, 2003 : 29) évoque dans son article intitulé Impossible mais nécessaire : Les dilemmes de la traduction en Union européenne, le taux élevé de redondances et de textes répétitifs rencontré dans les procédures législatives de l’Union européenne :

Le texte définitif sera créé graduellement, en passant par une série de versions différentes comportant des amendements et modifications plus ou moins profonds. Il s’ensuit que bien des passages, ou même la plus grande partie du texte revient plusieurs fois au service de traduction, et il est donc utile de pouvoir récupérer, « recycler » ces parties pour éviter de les retraduire.

Les outils de TAO sont également particulièrement indiqués pour traduire toute sorte de mises à jour. Ils permettent ainsi de réutiliser un fond de traduction disponible et d’assurer la cohérence entre les différentes versions.

En revanche, si la mise à jour d’un document est négligeable,  si le traducteur technique est amené à traduire des documents qui sont davantage à caractère littéraire ou dont le taux de répétitivité dans le texte est très bas, s’il traduit tout simplement une série de textes qu’il n'aura plus à traduire à l’avenir, autrement dit s’il ne possède pas de clients fidèles, alors l’achat d’un outil de TAO n’est pas justifié voire inutile.

Le rapport au temps

A présent, arrêtons-nous sur le rapport au temps. En effet, un des principaux arguments soulevés par les entreprises de TAO est le gain de temps généré par leurs produits. Mais ce gain de temps est soumis à une contrainte bien particulière : en effet, les mémoires de traduction ou les glossaires terminologiques ne sont utiles et efficaces que si on les alimente continuellement.

Or, la création des mémoires de traduction, pour prendre ce cas précis, et notamment l’alignement des fichiers sources et cibles s’avère parfois particulièrement chronophage. En effet, un programme d’alignement reste un système automatisé, dépourvu de pensée rationnelle. Les outils de première génération, qui constituent la quasi-totalité des produits disponibles sur le marché, analysent les textes comme une suite continue de symboles (lettres, espaces, chiffres, etc.). Ce sont ces symboles qui permettent la reconnaissance et la mise en correspondance des segments sources et cibles. Malheureusement, ce type de reconnaissance peut générer un certain nombre d'erreurs d’alignement. Lorsque la mise en page ou bien la structure des textes à aligner est relativement simple, le processus d’alignement fonctionne parfaitement bien. En revanche, dès que la mise en page se complique et que le texte contient des tableaux, des images ou tout élément susceptible de venir perturber la machine, celle-ci génère des erreurs. Or, plus l’alignement est précis, plus le niveau de reconnaissance des segments au sein de la mémoire de traduction est facilité. Par conséquent, par souci d’efficacité, le traducteur doit procéder à un travail fastidieux de vérification, voire de correction et de réarrangement de l’alignement pour optimiser le processus.

Seuls les outils de deuxième génération, à l’instar de Similis, intègrent un analyseur syntaxique qui permet d'améliorer le processus d’alignement. En effet, la machine analyse les phrases non plus comme une simple suite de symboles mais comme de véritables éléments syntaxiques relevant d’une catégorie grammaticale précise (substantif, verbe, etc.). Le logiciel est même capable de lemmatiser les unités présentes dans le texte. Toutefois, le traducteur n’est jamais dispensé de vérifier la qualité de l’alignement et les avancées technologiques de ces outils sont contrebalancées par d’autres limitations (prise en charge de peu de langues, de peu de formats de documents, etc.)

En outre, rappelons que le traducteur n’est jamais rémunéré pour aligner ou constituer des glossaires terminologiques. Par conséquent, le temps consacré à aligner ou bien à constituer ces glossaires représente du temps en moins pour traduire, ce qui implique une perte des revenus.

A ce propos, nous en profitons pour soulever une question : celle de la pertinence des tarifs dégressifs appliqués par un certain nombre d’agences de traduction, en fonction du pourcentage de correspondances entre le texte et la mémoire. En effet, dans certains cas, le client ou l’entreprise qui fait appel aux services d’un traducteur refuse de payer les correspondances à 100 % sous prétexte que ce dernier possède un système de TAO. Or, même lorsque le client fournit la mémoire de traduction, rien ne garantit au traducteur que les segments inclus soient correctement traduits, sans compter que le client ne fournit aucune compensation financière pour le temps passé à aligner ou constituer des glossaires.

La qualité des traductions

D’autre part, le principe même de la segmentation peut affecter la qualité d’une traduction. Lorsqu’on traduit un texte à l’aide d’un outil de TAO, le document est découpé en unités de traduction qui correspondent soit à des phrases, soit à des portions de phrases. Porter une attention excessive à ces séquences peut faire perdre de vue l’intégralité du document et la cohésion globale de la traduction. En effet, on ne traduit jamais des phrases isolées, mais un texte dans son ensemble, selon un contexte bien particulier, qu'il faut pouvoir respecter et surtout retranscrire. Le traducteur devra s’assurer que les segments proposés ne comportent pas de nuances syntaxiques et sémantiques pouvant altérer le sens global du texte.

Les mémoires de traduction peuvent également constituer un amalgame de traductions éparses effectuées par différents traducteurs, différant dans le style et la façon de traduire. Dans un cas comme dans l’autre, le traducteur devra veiller à garantir la cohérence de la traduction par des moyens de relecture traditionnels : à savoir, s’assurer que les conventions stylistiques ont été respectées, harmoniser le style du texte, consulter des glossaires terminologiques en cas de propositions multiples de terminologie, procéder à une relecture globale ou croisée, etc. Il est parfois plus rapide de retraduire un passage existant plutôt que de faire un montage de copier/coller qui peut porter préjudice à la qualité de la traduction.

Enfin, dernière limitation, la langue ainsi que les documentations propres aux entreprises, le vocabulaire maison, les slogans, produits, etc. évoluent au fil du temps. Une nouvelle fois le traducteur devra s’assurer que la traduction proposée est d’actualité et satisfait les exigences de son client.

Dans tous les cas cités précédemment, le traducteur devra procéder à une révision du document car il se peut que ce qui figure dans la mémoire, résultat d’une traduction antérieure, ne soit pas optimal.

L’ensemble de ces exemples nous montre donc qu'à l'exception des mises à jour ou de certains documents où seules quelques données chiffrées changent, le gain de temps apporté par les outils de traduction assistée par ordinateur est relatif.

Conclusion

En guise de conclusion, nous pouvons donc dire que plusieurs facteurs influencent la pertinence des outils de TAO, à savoir le type de texte traité, la qualité des mémoires de traduction et surtout le temps. Les avantages et inconvénients présentés dans cette communication sont bien évidemment potentiels. Le traducteur ne doit ni ignorer ces outils ni les rejeter, mais savoir s’y adapter lorsque cela est nécessaire. Il doit être conscient des atouts et des faiblesses de ce type de logiciels afin de les utiliser de manière optimale et surtout analyser ses propres besoins et priorités avant d’en faire l’achat.


BIBLIOGRAPHIE

DANELL Karl Johan, 2003, « Impossible mais nécessaire : Les dilemmes de la traduction en Union Européenne», dans Revue Française de Linguistique Appliquée, Paris, 2003- 2 (Vol. VIII), pages 55 à 64.

ULRICH Heidi, 1998, La mise en place du Translator’s Workbench (TWB): Concurrence avec

SYSTRAN et élément humain, EUROPA, Translation and drafting aids in the European Union langages, en ligne [http://ec.europa.eu/translation/reading/articles/pdf/1998_01_tt_ulrich.pdf], consulté le 29/08/08.

Lingua et Machina, Guide d’installation Similis Freelance V2, 2008.

SDL, Translator’s Workbench User Guide, 2008.

SDL, WinAlign User Guide, 2008.


POUR CITER CE DOCUMENT

PERALDI, Sandrine, 2010, «Traduction assistée par ordinateur : entre théorie et pratique», Les Cahiers du GEPE, Corpus et mémoires de traduction, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://cahiersdugepe.fr/index.php?id=1576
 


A PROPOS DE

Sandrine PERALDI

s.peraldi@isit-paris.fr
Université Paris 7 Denis Diderot – Laboratoire CLILLAC. ISIT – CRATIL
Titulaire d’un DESS Industrie de la langue et traduction spécialisée et d’un DEA de Linguistique théorique et descriptive à l’Université Paris Diderot, Sandrine Peraldi est responsable de la recherche appliquée à l’ISIT et enseigne la terminologie et la TAO. Elle écrit actuellement une thèse en linguistique (Université Paris 7) sur la structuration des connaissances et le traitement terminologique dans le domaine de la chimie organique.