BIICHLÉ, Luc

Oscillations et actualisations identitaires en contexte migratoire et post-migratoire : des représentations de migrants maghrébins et de leurs descendants

 
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RÉSUMÉS

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TEXTE INTÉGRAL

ملخّص

استنادا إلى مدونة تتكوّن من حوالي 200 مقابلة مع المهاجرين القادمين من شمال أفريقيا بما فيهم أحفادهم، يسلط هذا المقال الضوء على تطورات وتغيرات الهوية في سياق الهجرة وما بعد الهجرة. في الواقع، إن تغيير البلدان بالنسبة للمهاجرين يفرض إعادة هيكلة الشبكة الاجتماعية، وبالتالي مواجهة لغة وتمثيلات جديدة، الشيء الذي يؤدي إلى إعادة النظر في الهوية. بالنسبة للأحفاد، إن عمليات نقل الأسرة للغة، والولاء للهوية الأصلية، ورفض المجتمع أو استحضاره تكوّن مصادر تكثر فيها تذبذبات الهوية. هدفي هو إظهار القوى المؤثرة على الهوية في سياق الهجرة أو ما بعد الهجرة، وخصوصا من الجانب اللغوي.

Introduction

Cet article fait suite à la demande des étudiants du master 2 « Plurilinguisme européen et interculturalité » à l’Université de Strasbourg de communiquer autour d’une problématique intitulée « Le rôle de la langue dans la revendication identitaire d’une communauté linguistique1 ». Le but de ce travail n’est donc pas de décrire mes recherches les plus récentes, mais plutôt de faire un état synthétique de mes travaux qui réponde au mieux à la problématique des étudiants. Cet article se fonde sur :

– 105 entretiens semi-directifs enregistrés avec des migrants maghrébins, primo-arrivants ou non, sur 13 organismes sociaux (Biichlé, 2007) ;

– 35 entretiens semi-directifs enregistrés avec les membres de deux familles d’origine berbère sur trois générations, soit 14 familles (Biichlé, 2012a) ;

– 8 entretiens semi-directifs enregistrés auprès de 4 Français arabophones, dont 2 d’origine maghrébine, et de 4 Maghrébins résidant en France depuis plus de 25 ans (2012) ;

– une soixantaine d’entretiens semi-directifs enregistrés effectués par mes étudiants de master 22 auprès de migrants d’origines diverses, Italie, Espagne, Turquie, Maroc, Colombie, Roumanie, Laos, Japon, République Tchèque, Pays-Bas et Portugal.

Ainsi, j’aborderai les phénomènes identitaires que j’ai observés auprès de migrants mais également auprès de leurs descendants par le prisme de leurs représentations, notamment linguistiques, et de leurs actualisations identitaires (Biichlé, 2010).

À la demande des étudiants strasbourgeois qui m’ont invité, j’aborderai également cet aspect consubstantiel de la migration qu’est l’insertion au sein de la nouvelle société à l’aide d’un outil théorique : le continuum intégrationnel (Biichlé, 2007)3.

1. Des migrations et des conséquences

Si les phénomènes migratoires sont indissociables de l’histoire de l’Homme, la très grande majorité d’entre eux résultent de contraintes politiques ou économiques. En effet, contrairement à ce que pensent certains, on migre le plus souvent dans la douleur et le chagrin parce qu’il faut abandonner les siens, tout ce que l’on possède, pour aller vers un endroit où tout est à refaire, où il faut restructurer son réseau social, apprendre une nouvelle langue, « une nouvelle manière de communiquer, de se définir soi-même par rapport au monde » (Lüdi et Py, 1986 : 56), ce qui implique une sérieuse remise en cause de l’identité, des représentations. En d’autres termes, le réseau social du pays d’origine est pourvoyeur d’un input sociétal4 particulier (langues, représentations et identités) et la migration implique, la plupart du temps, une restructuration du réseau qui provoque le changement de cet input et donc, le changement de langue(s), l’évolution des représentations et de l’identité. La migration est donc « par excellence un lieu de conflit identitaire » pour les migrants (Lüdi, 1995 : 242) tout comme l’entre-deux culturel, qui est également très propice à l’insécurité identitaire pour leurs descendants (Van den Avenne, 2002). Or, en ces temps où le concept d’identité semble propice à de nombreux détournements, erreurs ou récupérations, notamment politiques, il m’apparaît important de le préciser.

2. Des outils conceptuels

Afin d’aborder ces sujets complexes et protéiformes en minimisant les risques de subjectivité ou d’ethnocentrisme dont nul n’est exempt, y compris l’auteur de ces lignes, je poserai quelques définitions des notions que je garderai à l’esprit tout au long de cet article :

  • l’identité est « un système dynamique de représentations et de sentiments axiologiques » (Tap, 1985 : 3) ;

  • la représentation sociale « concourt à l'établissement d'une vision de la réalité commune à un ensemble social (groupe, classe, etc.) ou culturel » (Jodelet, 1993 : 22) ;

  • une représentation est « toujours une approximation, une façon de découper le réel pour un groupe donné en fonction d’une pertinence donnée » (Moore, 2001 : 10) ;

  • « the language spoken by somebody and his or her identity as speaker of this language are inseparable » (Tabouret-Keller, 1997 : 315).

À travers ces définitions, on peut constater la difficulté qu’il y a à séparer le triptyque langue/identité/représentations. Ces trois éléments sévèrement intriqués se façonnent, évoluent et changent au fil des contacts entre les membres des réseaux humains dans un incessant mouvement totalement dynamique et interactif. Le réseau social agit donc sur ce triptyque comme une sorte de matrice ou d’incubateur ; les représentations communes, incarnées par les langues, fonderont les identités qui génèreront des groupes, lesquels ratifieront, créeront ou changeront les formes linguistiques, générant des représentations qui, si elles sont partagées, fonderont des identités et ainsi de suite.

Mais, si l’identité prend vie dans l’interaction, d’où sa substance dynamique, elle également vouée au paradoxe de signifier à la fois la « ressemblance, la différence et l’unicité » (Lipiansky, 1992 : 7) et se caractérise souvent par l’actualisation de facettes qui, en fonction d’un contexte particulier, donnent une image différente de l’individu (Goffman, 1974). Chacun possède donc un répertoire d’identités sociales (Saville-Troike, 1982), de facettes identitaires (Biichlé, 2010) que l’on ne doit pas appréhender comme un costume que l’on pourrait endosser puis laisser au vestiaire le moment venu (Lipiansky, 1993 : 36) mais plutôt comme différentes identités qui « constituent des facettes d’une seule et même personnalité, que l’individu réussit à constituer en système » (Lüdi, 1995 : 252) et qui s’actualisent en fonction des contextes. Or, la plupart du temps, c’est le réseau social des personnes qui est pourvoyeur des contextes. L’observation de la structure de ce dernier peut donc fournir des éléments importants de compréhension des mécanismes qui régissent le triptyque identité/représentation/langue. Par exemple, la densité5 d’un réseau et sa multiplexité6, traits qui vont souvent de pair, agissent comme des mécanismes de renforcement des normes (Milroy, 1987), qu’elles soient linguistiques, représentationnelles ou identitaires. On peut penser à ces formes linguistiques, accentuelles ou autres expressions idiomatiques qui circulent en famille ou au sein du groupe de pairs et qui finissent par passer inaperçues et sembler presque normatives. Ainsi, par exemple, cette famille où l’on appelait « patates à la croûte » les pommes de terre frites à la poêle, forme ratifiée par les parents et qui paraissait à toute la fratrie être la forme standard. On peut également penser aux « pâtes de ma mère » ou à « la tarte de ma mère », qui bien entendu, sont toujours les meilleures puisque relevant de notre habitus, de notre représentation du bon, de notre représentation du vrai puisque correspondant à la vérité des proches, de ceux qui la partagent ou savent, les pairs, le réseau.

Enfin, pour répondre aux interrogations des étudiants quant aux phénomènes d’insertion des migrants dans la nouvelle société, j’aurai recours aux corrélations qui apparaissent dans le schéma (le continuum intégrationnel), entre monolinguisme et réseau dense (ségrégation/marginalisation), plurilinguisme et réseau ouvert (intégration), et monolinguisme en français et réseau ouvert (assimilation).

 

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Bien entendu, le positionnement sur ce continuum est un indicateur conceptuel à un temps T du parcours migratoire d’une personne, mais ne révèle en aucun cas une capacité intrinsèque de l’individu, sachant de surcroît, que les phénomènes intégrationnels sont extrêmement dynamiques.

3. Des actualisations identitaires et des migrants

Le processus migratoire provoque souvent de sérieuses remises en cause de l’identité d’origine (Lüdi, 1995) et, tout au long du parcours des migrants, au fil des contacts avec la nouvelle société, elle évoluera pour se transformer en un autre ensemble identitaire comprenant une facette d’origine et une nouvelle ; la « proportion » de chacune demeurant tributaire des contacts établis, de l’évolution du capital social7.

Les exemples qui suivent sont ceux de deux femmes, 18ex et 34ex, respectivement 54 et 52 ans, 9 et 4 enfants, et qui sont toutes deux installées en France depuis 29 ans.

Tableau 1 : Des identités et des réseaux

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La première enquêtée, 18ex, n’a pas d’emploi, n’a jamais travaillé et elle déclare rester continuellement à la maison et parler toujours en arabe, ce qui correspond plutôt à un réseau social dense, voire isolant (Bortoni-Ricardo, 1985). Elle revendique8 clairement son identité algérienne. La seconde, 34ex, a travaillé 16 ans dans l’hôtellerie. Elle déclare avoir accueilli des Français chez elle, que parler n’est pas un problème, ce qui correspond plutôt à un réseau ouvert. À la différence de 18ex, elle ne pense pas être étrangère, ce qui constitue un premier indice identitaire, et elle actualise deux facettes identitaires au cours de l’entretien, son identité d’origine, marocaine, et l’identité française. De manière générale, les schématisations discursives contradictoires comme celles de 34Ex, sont symptomatiques des oscillations ou tensions identitaires (Lüdi, 1995) ; elles montrent également l’évolution représentationnelle de la personne et on les retrouve fort logiquement chez d’autres enquêtés :

24ex (migrante, arabophone, au cours du même entretien) : « Pour nous, ils parlent trop vite (eux, les Français) » /vs/ « Je suis français(e) ».

Dans le cas de 18ex, on pourrait en outre éventuellement parler d’insécurité linguistique (je comprends pas) alors que visiblement, ce n’est pas le cas pour 34ex (discuter avec eux c’est pas un problème). Toutefois, la structure du réseau de 18ex est certainement aussi conditionnée par le temps consacré à ses neufs enfants puisque la famille nombreuse contribue souvent à la densité des réseaux (Merklé, 2004 ; Biichlé, 2012). On relativisera également un peu ses déclarations concernant l’usage de l’arabe à la maison puisque, comme dans de nombreuses familles migrantes, la communication parents/enfants est généralement bilingue (Deprez, 1994), avec plus de français côté enfants et plus d’arabe côté mère dans ce cas précis.

Ces exemples montrent la corrélation que l’on peut faire entre l’évolution du réseau des personnes et leurs actualisations identitaires. En effet, plus le réseau se restructure, plus il s’ouvre, plus le capital social augmente, plus l’identité semble devenir plurielle, marocaine et française dans le cas de 34ex. D’ailleurs, au fil de la restructuration du réseau, des contacts, du temps passé dans le pays, on assiste à de nouvelles actualisations de l’identité qui révèlent les évolutions en cours et qui soulignent à nouveau le dynamisme du processus :

6ex : « C’est (était) pas mon pays (la France), c’est pas comme maintenant ».

Dans cet exemple, la personne distingue nettement la période pendant laquelle la France n’était pas son pays, pendant laquelle elle se sentait étrangère, de « maintenant » où elle ne l’est plus. On retrouve d’ailleurs le « maintenant », très souvent marqueur d’évolution, qui souligne les changements de la situation migratoire et de l’identité, comme dans les déclarations suivantes, avec un élément souvent moteur de ces changements, les enfants :

21ex : « Maintenant, avec mes enfants, je parle heu beaucoup de français […] j’ai oub oublié un petit peu l’arabe, y’a des choses j’ai oubliées mais j’ai pas perdu l’arabe hein ! »

Toutefois, cette évolution, notamment linguistique (beaucoup de français, oublié l’arabe), est tempérée par l’expression de la loyauté envers l’identité d’origine symbolisée par la langue (j’ai pas perdu l’arabe) : « La langue d’origine acquiert une valeur symbolique indéniable. Elle est la trace des racines, on la conserve en soi comme le sang et on souhaite la transmettre aux générations suivantes » (Billiez, 1985 : 101). On retrouve d’ailleurs ce souci de la transmission de la langue d’origine symbole identitaire chez plusieurs enquêtés :

E2Cg : « j’essaie de parler souvent pasque c’est important de pas oublier ses origines ».

Mais il arrive qu’il soit en lien avec la préoccupation assumée d’un équilibre entre l’aspect identitaire et l’aspect pragmatique, l’école en l’occurrence :

29ex : « je le mélange un peu (arabe/français) […] je le prends (lui apprend) le français et tac l’arabe pour qu’elle comprenne ici, où elle est sa place… je veux pas qu’elle va être français à 100%, je veux pas aussi qu’elle parle l’arabe X pour qu’elle va à l’école, se débrouiller aussi […] donc je fais mon mieux pour parler tous les deux ».

De manière plus générale, à un stade donné de leur parcours, certaines personnes migrantes, quelle que soit leur provenance, ont passé plus de temps en pays d’immigration qu’en terre d’origine, ce qui modifie forcément leur perception globale de la situation, leurs centres d’intérêt ou leurs pratiques langagières :

14E1 : « il y a des mots qui sortent en arabe mais en général on parle en français, c’est l’habitude, on est tous ici depuis 30 ans au moins ».

3M : « tout c’qui me touche ma’nant, c’est quand même plus heu la France que la Suisse ».

E1Cg : « Français, oui, pasque ma grosse majorité (de ma vie) je l’ai passée ici ».

Avec des conséquences notamment au niveau de l’expression du ressenti identitaire :

6P : « je me suis assimilé (intégré) à tel point que je me sens autant français maintenant que hongrois » (on retrouve ici le« maintenant » qui marque le rapport entre passé et présent).

14E10 : « je vis déjà longtemps donc je commence quand même un peu à me sentir française ».

À l’exception de 18ex, ces exemples confirment les correspondances que l’on peut établir entre la pratique bilingue, l’ouverture du réseau et l’intégration (cf. continuum intégrationnel). Dans ces situations, la pluralité identitaire témoigne également de l’efficience du processus intégrationnel puisque, de manière dynamique, l’identité d’origine se transforme peu à peu pour s’actualiser en une nouvelle identité « composite » fondée par sa rencontre avec le nouvel environnement, la nouvelle société.

Le graphe suivant montre la restructuration du réseau d’une migrante dans lequel apparaissent de nombreux liens faibles9 et trous structuraux10 (employeur, école, collègues, etc.).

 

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Dans ce graphe, les liens entre Ego et ses voisins, ses collègues de travail, l’espace scolaire (parents d’élève, enseignants, élèves), sont autant de trous structuraux potentiels, de liens faibles par lesquels l’information va circuler entre les cercles fermés (Degenne et Forsé, 2004) ici symbolisés sous forme de cercles. Les liens bilingues (gris et gris clair) sont tous multiplexes (double ligne), plusieurs liens multiplexes sont monolingues, en espagnol ou en français, et les liens faibles et uniplexes, sont tous en français. Cette enquêtée présente donc une sociabilité assez importante, signe d’intégration (Merklé, 2004).

Dans les processus intégrationnels, ces liens faibles, ces trous structuraux, les liens uniplexes en français la plupart du temps, représentent autant de canaux par lesquels les migrants pourront être exposés à la nouvelle société, à ses membres, à leur(s) langue(s), leurs représentations et donc, leur(s) identité(s). L’identité originelle évoluera ainsi au fil des interactions avec la nouvelle société en fonction de la teneur de ces contacts. On peut donc dire que la structure du réseau social est un puissant déterminant de l’identité pour les migrants et, bien souvent, pour leurs descendants.

4. Des actualisations identitaires et des descendants

Si le « choc initial » (Pietro, 1995 : 182) du changement de société affecte tout particulièrement les migrants, leurs descendants ne sont pas exempts de conflits identitaires (Van den Avenne, 2002). Pour certains, cette trace des racines que constitue la langue d’origine (Billiez, 1985) sert à manifester ou revendiquer une facette de l’identité originelle même lorsque la langue a été apprise en France :

E17Ag (origine algérienne) : « ben c’est ma langue (l’arabe) que j’ai appris, l’ai appris  ! ».

D’ailleurs, quelques-uns se sont tellement bien approprié cette pluralité identitaire (facette française + facette d’origine) qu’à leurs yeux, dans leur représentation linguistique, la variété de référence en arabe, du moins au niveau de l’accent, se trouve en France (Biichlé : 2014) :

E18Ag (origine algérienne) : « en France, y’a pas d’accent, y’a pas d’accent […] nous, Français d’origine maghrébine on a pas d’accent (en arabe) ».

Cette pluralité de l’identité se manifeste donc par la revendication de facettes qui incarnent chacune un pan de l’identité globale de la personne comme dans l’exemple suivant où sont convoquées les facettes marocaine et française :

E5Cg (origine marocaine, berbère) : « Ch’uis franco-marocain, ch’uis français marocain, ch’uis avant tout français et ch’uis marocain, d’origine marocaine » (on notera que l’identité d’origine, berbère, n’est pas mentionnée).

Parfois, ces actualisations identitaires peuvent sembler contradictoires comme dans le cas de E5Kg, fils de migrants algériens, non arabophone, qui a toujours revendiqué ses origines berbères qui déclarait courant 2006 « ch’uis arabe ! » actualisant ainsi l’identité arabe (supranationale) qui est souvent opposée à l’identité berbère (locale) ou à l’identité française (nationale). Toutefois, il précisait, « quand on veut vraiment savoir d’où ch’uis, ch’uis algérien, ch’uis kabyle », actualisant l’identité algérienne (nationale d’origine) et son identité berbère (locale d’origine). Lors d’un second entretien en 2011, ce même enquêté me répondait « Français […] ch’uis français d’origine algérienne et si on veut, on veut savoir, ch’uis kabyle, on n'est pas des Arabes quoi ! », actualisant cette fois ses facettes identitaires française (nationale) et kabyle (locale, avec l’opposition identitaire arabe/berbère).

Ces manifestations de la pluralité de l’identité, ces actualisations identitaires apparemment contradictoires, ces oscillations identitaires, sont bien souvent la marque de conflits (Lüdi, 1995) et les facettes apparaissent en fonction des contextes au sein du réseau social.

Dans les exemples suivant, les enquêtés d’origine berbère expliquent décliner différentes identités (arabe ou kabyle/chleuh11) en fonction du lieu (bar) ou des personnes (collègues, copains) :

E5Kg : « moi, quand ch’uis avec mes collègues (copains), ch’uis arabe ! […] Vis-à-vis d’la personne qu’est en face de moi, j’dirais ch’uis kabyle, ch’uis arabe, c’est pour pas faire d’embrouille au bar par exemple ! ».

E3Kg : « J’ai des copains arabes, pour eux, faut pas dire qu’on est arabe ».

P6Cf (3e génération) : « Arabe, arabe normale, genre si ch’uis avec mes copines, j’vais pas préciser si ch’uis une Arabe normale » (Arabe normale /versus/ berbère, confusion?).

On remarquera que dans ces trois cas, l’identité française n’est pas évoquée même si, à d’autres moment, ces enquêtés tous nés en France la citent. On peut d’ailleurs expliquer cela pour partie par le fait que, si le réseau a un rôle prépondérant au niveau des actualisations de l’identité, il est également souvent le vecteur d’assignations identitaires :

E2Kf (origine berbère) : « J’me sens française, française pasque j’habite en France mais au fond de moi, j’me sens aussi algérienne pasque tu vois, j’ai pas la couleur locale et les gens me le rappelle sans cesse ».

Dans ce dernier exemple, c’est l’identité physique, la moins dynamique, la plus visible, la plus radicale et la moins facilement contestable qui est mise en cause ; l’enquêtée se sent française mais, sur des critères physiques, certains membres de la société lui assignent une identité arabe, maghrébine ou musulmane : « Se cherchant une identité reconnue, le sujet serait enclin à endosser l’identité […] que la majorité lui prête » (Trimaille et Millet, 2000 : 30), identité sociale assignée dont les personnes ont souvent du mal à se départir (Sabatier, 2011 : 77).

Ces quatre derniers enquêtés sont tous d’origine berbère, chleuh ou kabyle. Or, l’identité arabe est souvent valorisée aux dépens de l’identité berbère (Biichlé, 2012), ce que montre bien l’exemple suivant où, l’enquêté, français d’origine berbère de troisième génération, revendique clairement une identité supranationale « idéalisée », l’identité arabe, opposée à une identité berbère dévalorisée :

P4Cg : « J’aime pas les Chleuhs, ch’uis un Arabe ! […] J’ai décidé, ch’uis un Arabe, pas un Chleuh, moi, ma famille, ce s’ra des Arabes ! ».

On pourrait d’ailleurs rapprocher ce denier exemple de « l’arabe c’est ma langue mais je ne la parle pas » (corpus : Billiez, 1985 : 103) dans lequel l’enquêtée revendique une langue qu’elle associe à une identité sans toutefois la parler et, plus globalement, du phénomène de « crossing » langagier (Rampton, 1995) ou de l’usage d’un répertoire plurilingue comme stratégie identitaires par des locuteurs sans origine migrante (Kallmeyer & Keim, 2002 ; Sakar, 2008). Dans tous ces exemples, « la langue d’origine est donc moins perçue dans sa fonction d’outil de communication que comme composante primordiale de l’héritage et comme marqueur d’identité » (Billiez, 1985 : 102).

Le cas de ces enquêtés berbères est assez révélateur de la protéiformité de l’identité puisque ceux-ci se trouvent au confluent de plusieurs facettes potentielles : berbère (locale d’origine), arabe/musulmane (supranationale), algérienne (nationale d’origine), française (nationale actuelle). Il n’est donc pas surprenant de constater leurs oscillations identitaires puisqu’à chaque facette potentielle peut correspondre une « force », centrifuge ou centripète, qui sollicite l’adhésion et/ou assigne une identité. D’ailleurs, outre d’éventuelles circonstances personnelles et de façon non exhaustive, il est possible de trouver plusieurs sources, concomitantes, concurrentes ou associées, à ces oscillations identitaires :

– la revendication ou l’adhésion à une identité arabe prestigieuse, valorisée et décontextualisée, souvent associée à une langue, l’arabe, et ce, en vue d’adhérer au groupe de pairs. Cette adhésion/revendication est d’ailleurs favorisée par certains types de réseaux ethnicisés générés par la ségrégation urbaine (Goux & Maurin, 2004 ; Gobillon & Selod, 2006). Dans les exemples précédents, les amis arabophones d’origine maghrébine constituent ce groupe de pairs ;

  • la pression normative de la famille, la loyauté envers celle-ci ou envers l’identité d’origine, l’homophilie12, le réseau social et/ou les assignations intra-communautaires ;

  • les assignations de la société sur la base de traits physiques, patronymiques ou sociaux, avec par exemple, les confusions communes entre Maghrébins, Arabes, musulmans, jeunes, immigrés, etc. ou l’utilisation récurrente de vocables tels que « communauté musulmane » ou « jeunes » par les médias ou les politiques qui enferment les personnes dans des catégories représentationnelles qui ne correspondent pas à la réalité (Sabatier, 2011) ;

  • l’adhésion à une identité supranationale arabe et musulmane très valorisée incarnée par une langue : l’arabe littéraire, la fusha, « l’arabe vrai » (Billiez et al., 2012), la langue du Coran. Là encore, de manière non exhaustive, cette adhésion peut être motivée par la volonté d’intégrer le groupe de pairs, la pression intra-communautaire, par le sentiment de rejet de la société, par la ségrégation urbaine ou par certaines formes de prosélytisme.

L’exemple qui suit montre précisément la valorisation de cette identité religieuse mais en parallèle avec les identités nationale et d’origine :

E2Cg : « Je suis musulman avant tout, […] je suis en France, je suis français, je suis au Maroc, ch’uis marocain, j’suis en Tunisie, ch’uis musulman ».

On relèvera que l’identité nationale est mise en avant pour l’identité française et celle d’origine, marocaine, mais que pour la Tunisie, de manière assez pragmatique, c’est l’identité musulmane qui est mise en avant.

Enfin, ces oscillations identitaires peuvent perdurer au-delà de la seconde génération puisque l’on retrouve le doute à propos de l’identité dans les déclarations des enquêtées suivantes :

P7Cf (3e génération, origine chleuh) : « p’têt que j’en suis une (Chleuh) pasque ma grand-mère c’en est une ».

PE16af (3e génération, origine algérienne) : « Franco-arabe ! parce que toutes mes cousines c’est ça donc j’pense que c’est la même chose pour moi ».

On relèvera que, dans ce dernier exemple, les identités française (nationale) et arabe (supranationale) sont convoquées mais pas l’identité nationale d’origine, algérienne, qui cède la place à l’identité supranationale arabe à nouveau plus valorisée, un peu comme pour l’identité berbère. Ce sont donc souvent des identités d’origine plus contextualisées et plus contextualisables, locales ou nationales d’origine, qui cèdent la place à une identité supranationale beaucoup plus décontextualisée : l’identité arabe.

La construction de l’identité en situation fortement multiculturelle est […] un jeu d’équilibre entre la tendance ontologique et la tendance pragmatique du moi : au niveau d’une population, l’éventail de nuances entre ces deux pôles est pratiquement infini. (Manço, 2002 : 81)

Les descendants de migrants se situent donc très souvent sur le continuum entre deux pôles identitaires forts, l’identité actuelle et l’identité d’origine, avec des stratégies de différenciation individuante diverses et variées (Manço, 2002) au titre desquelles l’actualisation de facettes symbolisées par des langues occupent une place de choix.

Conclusion

Au fil de la vie, par son caractère extrêmement dynamique et éminemment pluriel, l’identité peut osciller entre identité actuelle et ancienne pour les migrants, entre identité actuelle et d’origine pour les descendants, entre un certain idéal de soi et l’acceptation pragmatique de la situation, entre loyauté à l’ancienne/origine et obligation/intérêt pragmatique d’accepter la nouvelle ou l’actuelle. A toutes les situations correspondent donc des stratégies identitaires différentes, cumulables, variables et évolutives, dont l’actualisation de diverses facettes en fonction du contexte (Lüdi, 1995 ; Moore & Brohy, 2009) ou la revendication d’une langue-emblème, qui est assez fréquente chez les descendants. En cela, par la teneur de son input, le réseau social apparaît comme un élément déterminant de l’identité et de ses évolutions puisqu’il renforce généralement la norme du groupe (Milroy, 1987 ; Labov, 2001), qu’elle soit linguistique, identitaire ou représentationnelle. Or, le peuplement de certaines zones urbaines contribue à déterminer la structure des réseaux sociaux des personnes et, de fait, leur capital social (Merklé, 2004). Ainsi, par exemple, être un enfant d’étranger impose ainsi « de grandir dans un voisinage où la proportion d’étrangers est en moyenne plus de 4 fois plus importante que celle des voisinages où grandissent les enfants français » (Goux & Maurin, 2004 : 3), ce qui contribue à l’assignation/revendication identitaire puisque cette « ségrégation urbaine » (Gobillon & Harris, 2006 : 4) génère de plus fortes densités ethniques dans certaines zones et produit des « effets dévastateurs » sur la vie des habitants en termes de chômage, de pauvreté, etc. (ibid.). Dans ce cas, l’effet de renforcement de la norme induit par la densité peut s’exercer sur le sentiment d’exclusion et/ou sur la valorisation d’une autre identité.

En outre, chez les migrants maghrébins et surtout leurs descendants, la diglossie des origines participe souvent à la perplexité identitaire des personnes avec l’idéalisation d’une variété supranationale valorisée et décontextualisée (Billiez et al., 2012), la fusha, langue du Coran, pas toujours connue des migrants et généralement inconnue de leurs descendants, avec l’identité supranationale arabe associée, qui s’oppose à la darija, les arabes dialectaux, ou aux berbères, connus, souvent parlés et dévalorisés, qui incarnent une identité plus locale, l’identité d’origine.

Enfin, en ces temps où l’identité est régulièrement convoquée, notamment par les hommes politiques, sous une forme statique et monolithique assumée, il m’apparaît plus que jamais utile de montrer que, contrairement à ce qui peut être affirmé, l’identité est éminemment dynamique, majoritairement plurielle, et qu’il est normal que celles des migrants de toutes origines soient soumises à des oscillations, mais que tout cela relève d’un processus habituel, l’intégration.

Pour ce qui concerne les descendants, ce sont les divers facteurs évoqués précédemment, qu’ils soient endogènes ou exogènes, assignations, rejets, idéalisations, etc. qui provoquent les oscillations. Toutefois, s’il est normal de se sentir tiraillé entre l’univers des origines et l’actuel, il est anormal que ce soit à cause du cantonnement à une identité assignée (cf. partie précédente) ou à la ségrégation urbaine et ses funestes conséquences évoquées plus haut.

En cela, dans chacun des cas, migrants ou descendants, la structure du réseau social, qui conditionne le capital social des personnes, apparait comme un élément déterminant de l’évolution du triptyque langues/représentations/identités.


BIBLIOGRAPHIE

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Notes

1 Notion que nous avons remise en question, avec Myriam Abouzaïd (2008), au profit de celle de speech community.

2 Étudiants de master 2, Université d’Avignon, promotions 2013/2014 et 2014/2015 ; cours « Intégration, réseaux sociaux et contacts de langues ».

3 Traductions du résumé en anglais par Patricia Nakintu et du résumé en arabe par Abdelatif Idrissi.

4 Je reprends ici, sous le terme d’« input sociétal », la « structure structurante, qui organise les pratiques et la perception des pratiques » chère à Bourdieu (1979 : 191) ou encore l’idée d’« utérus culturel » (Picq, 2008 : 69).

5 La densité est « la proportion de liens existant par rapport au nombre de liens possibles » (Degenne & Forsé, 2004 : 57) dans un même réseau ; autrement dit, si tous les membres d’un réseau sont en lien, la densité est maximale alors que si certains membres n’ont pas de lien entre eux, le réseau est moins dense. On considère généralement que la densité et la multiplexité vont de pair et que les réseaux concernés agissent comme un mécanisme de renforcement de la norme (Milroy, 1987).

6 Multiplexité (vs uniplexité) : une relation est dite multiplexe lorsqu’elle sert à plusieurs types d’échanges, par exemple : ami ET collègue de travail. À l’inverse, elle est dite uniplexe dans le cas d’un lien unique, par exemple : relation de travail uniquement (ibid.).

7 Bourdieu (1980) définit le capital social comme « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’interreconnaissance ». En d’autres termes, l’ensemble constitué par les relations d’un acteur avec les autres acteurs, mais « la sociabilité ne doit pas s’entendre comme une qualité intrinsèque d’un individu qui permettrait de distinguer ceux qui sont sociables de ceux qui le sont moins, mais comme l’ensemble des relations qu’un individu (ou un groupe) entretient avec d’autres, compte tenu de la forme que prennent ces relations » (Degenne et Forsé, 2004 : 35).

8 On peut faire une distinction entre ce que l’individu dit de son identité et ce qui apparaît de celle-ci sans que l’individu ne l’évoque. En d’autres mots, on peut distinguer « les représentations identitaires manifestées dans le discours » des « pratiques identitaires (répertoire varié, énoncé émaillé de marqueurs) » (Lüdi, 1995 : 213) ; dichotomie de Pierre Centlivres (1986) citée par Lüdi (1995 : 211) entre « identité manifestée » et « identité revendiquée ».

9 « Les liens faibles, c’est-à-dire les ponts, qui vont relier les groupes et faire passer l’information entre eux. D’où l’importance des liens faibles pour faire circuler l’information entre les cercles fermés constitués de liens forts » (Degenne et Forsé, 2004 : 128) ».

10 « Les trous structuraux sont les vides entre les contacts non-redondants. Le trou est un tampon tel un isolant dans un circuit électrique » (Burt, 1995 : 602). Autrement dit, on pourrait imaginer deux personnes appartenant à deux réseaux très différents, très distants, et que ces deux personnes se connaîtraient créant ainsi un « pont » entre les deux groupes : c’est un trou structural.

11 C’est du vocable « tachelhit » que provient celui de « chleuh » qui, par extension, est utilisé pour désigner l’ensemble des Berbères du Maroc. Lorsque les enquêtés utilisent ce dernier, ils font donc allusion aux Berbères du Maroc, à leurs parlers ou au tachelhit.

12 Dans le sens de ce qui pousse vers son semblable : la « tendance, pour l’amitié, à se former entre personnes possédant des caractéristiques similaires, est systématiquement avérée dans les études empiriques : les amis sont, bien plus fréquemment que s’ils se choisissaient par hasard, d’âge, de sexe, et de classe sociale identique » (Merklé, 2004 : 40).


POUR CITER CE DOCUMENT

BIICHLÉ, Luc, 2017, «Oscillations et actualisations identitaires en contexte migratoire et post-migratoire : des représentations de migrants maghrébins et de leurs descendants», Les Cahiers du GEPE, N°8/ 2016. Langue(s) et espace ; langue(s) et identité, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://cahiersdugepe.fr/index.php?id=2969
 


A PROPOS DE

Luc BIICHLÉ

luc.biichle@univ-avignon.fr
Université d’Avignon
Laboratoire ICTT
Luc Biichlé est maître de conférences à l’Université d’Avignon et rattaché au laboratoire « Identité culturelle, textes et théâtralité » (ICTT), EA 4277. Ses recherches ont pour thématique centrale le contact avec l’autre, quel que soit son degré d’altérité, ainsi que l’ensemble des phénomènes qui régissent ce type d’interactions, le triptyque langues/représentations/identité, les réseaux sociaux, les migrations, axe que l’on qualifie généralement de « sociolinguistique interactionnelle ».