Dagnino, Roberto

Du modernisme au souverainisme
Récapitulatif et perspectives à partir de quatre ouvrages récents sur le nationalisme

 
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RÉSUMÉS

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TEXTE INTÉGRAL

Cet article trouve son point de départ en 1983, l’année où ont paru quatre œuvres marquant le ‘triomphe’ de ce qu’on peut appeler la thèse moderniste sur le nationalisme : Imagined Communities de Benedict Anderson (Anderson, 1983 [2006]), Nations and Nationalism d’Ernest Gellner (Gellner, 1983) et The Invention of Tradition d’Eric Hobsbawm et Terence Ranger (Hobsbawm & Ranger, 1983). Ces ouvrages ne furent ni les premiers ni les derniers à soutenir le caractère profondément moderne du nationalisme comme idéologie fondée sur l’idée que chaque individu, peu importe où qu’il soit dans le monde, fait partie d’une communauté plus large – nationale et imaginée, justement – à laquelle il s’identifie pour interpréter le monde et s’y orienter. Or, bien que des positions similaires aient déjà été partiellement anticipées dans les années 1940 et 19501, il est indéniable que la coïncidence de la publication de quatre ouvrages modernistes dans la même année, bien qu’étant en soi un hasard, n’est pas non plus anodine et a laissé des traces évidentes. Les auteurs mentionnés continuent jusqu’à aujourd’hui à représenter des points de référence incontournables pour quiconque s’engage dans l’analyse du nationalisme. Cet article est ainsi né du besoin de faire le point sur l’héritage de 1983 (et des années 1980 au sens plus large) pour proposer une exploration, bien que sommaire, de l’évolution plus récente du débat à une époque où le discours soi-disant « souverainiste » semble donner une nouvelle vigueur au récit nationaliste.

L’objectif de cet article ne peut évidemment pas être la reconstruction de la totalité du débat. Comme le montrent, entre autres, les excursus exhaustifs publiés sur le site du NISE (National Movements and Intermediary Structures in Europe, http://test.www.nise.eu/), les études sur le nationalisme représentent désormais un domaine si vaste qu’il serait impossible de le condenser dans l’espace limité de ce texte. À cela s’ajoute le constat, tout à fait frustrant, de la multiplication d’ouvrages sur l’importance du nationalisme et de phénomènes annexes, tels le souverainisme, la mondialisation, l’impérialisme ou encore le régionalisme, ressortissant en partie de la catégorie des pamphlets et n’offrant pas toujours les clés historiques et méthodologiques pour encadrer l’actualité – du Brexit à la crise migratoire – dans une perspective de longue durée. Dans ce contexte, notre but est plutôt d’analyser dans quelle mesure le ‘triomphe’ moderniste continue de résonner dans une sélection d’ouvrages parus ces dernières années pour vérifier aussi si et comment se produit l’interaction des nationalism studies avec l’histoire récente.

Cette sélection aura inévitablement un caractère fort personnel et donc arbitraire, mais elle nous permettra néanmoins de dégager un certain nombre de constantes dans le débat actuel sur la naissance et l’avenir du nationalisme. Nous nous concentrerons surtout sur les questions des origines du nationalisme moderne, de l’énigme de sa résistance (et reprise de force) sur la longue durée ainsi que des prévisions possibles pour l’avenir. Ce travail est entrepris en essayant néanmoins de contourner la question, passionnante mais épineuse, de la multiplication des spécialisations à l’intérieur des nationalism studies, dont les théories sont désormais appliquées à des domaines variés tels que le sport, le genre, la littérature ou la vie de tous les jours et adaptées à des approches multidisciplinaires différentes intégrant la sociologie, l’histoire culturelle, les études (post-)coloniales jusqu’à la science politique.

1. Modernismes et anti-modernismes

La thèse moderniste peut se résumer à l’axiome suivant : la naissance des états-nations et du nationalisme tel qu’on le connaît aujourd’hui est à faire remonter :

1) à l’émergence de la modernité, à la croisée des Lumières, de la Révolution française et du Romantisme ;

2) à la massification graduelle des concepts – individuels et communautaires à la fois – de liberté, d’égalité et de fraternité ;

3) au besoin de légitimer la coïncidence entre structures étatiques, frontières géographiques et dimensions linguistique et culturelle en lui donnant des racines historiques. Dans ce cadre, Anderson, Gellner et Hobsbawm soulignent en particulier l’élément de rupture représenté par les événements intervenus entre la fin du xviiie et le début du xixe siècle et donc la nouveauté radicale du nationalisme, une idéologie se fondant sur l’élévation de la légitimité de chacun envers sa propre communauté nationale au rang de principe régulateur de l’humanité entière et, en tant que tel, profondément différent des loyautés plurielles et localisées régissant les systèmes politiques du Moyen-Âge et de l’Ancien Régime.

Cela dit, les thèses modernistes ont déclenché non seulement un débat scientifique pour défendre et peaufiner leur cadre d’analyse face à des critiques qu’on pourrait ranger sous l’étiquette fourre-tout d’antimodernistes (ou non-modernistes)2. Il a existé également (et il existe toujours) un débat interne concernant les critères et les phénomènes sociétaux censés incarner le passage à la modernité. Pour Benedict Anderson, le tournant est à repérer dans la création d’une presse et d’un circuit culturel et éducatif nationaux. Ernest Gellner, quant à lui, souligne davantage l’effacement des anciennes loyautés par le capitalisme industriel, qui permit l’émergence d’une masse d’individus, égaux en tant que citoyens porteurs de droits et de devoirs mais aussi interchangeables en tant que maillons de la chaîne de production. Hobsbawm et Ranger ont à leur tour mis en avant les procédés culturels permettant la légitimation et la reproduction de la nation dans l’imaginaire collectif, tout particulièrement celui de l’invention de rituels et symboles supposément historiques, en ligne avec l’idéologie du Romantisme. John Breuilly, pour sa part, voit dans le nationalisme l’idéologie dominant la politique et la gestion du pouvoir à l’époque moderne, située au-dessus d’autres clivages tels celui de classe ou de religion. Malgré ce point général, Breuilly constate aussi l’impossibilité d’en tirer une grande théorie du nationalisme, phénomène omniprésent mais variable selon les circonstances locales, pour lequel il convient plutôt d’envisager un cadre d’analyse fondé sur les deux axes typologiques de séparation-réforme-unification d’un côté et coordination-mobilisation-légitimation de l’autre (Breuilly, 1982 ; Özkırımlı, 2000 [2010] : 83-88).

À côté de la discussion intra-moderniste sur les facteurs de modernité ayant le plus contribué à la naissance du nationalisme, les critiques de la thèse moderniste se sont longtemps concentrées sur la question cruciale du début, de l’origine : when is a nation ? Comme le précisent Ichijo et Uzelac dans leur ouvrage de même titre, la réponse peut se révéler fort différente selon les méthodologies suivies (Ichijo, Uzelac, 2005 : 212-217). Le quid n’est pas de remettre en discussion la nature historique de la nation et du nationalisme, au nom d’une vision génétique remontant au xixe siècle et désormais sans crédibilité scientifique. Il s’agit plutôt de corriger voire de critiquer la radicalité temporelle des études modernistes, qui semblent ignorer tout élément possible de continuité avec les systèmes politiques prémodernes voire médiévaux. La position antimoderniste la plus radicale est sans nul doute celle du primordialisme, qui peut sembler proche du génétisme d’antan mais dont les bases sont à rechercher plutôt dans une sorte d’universalisme essayant d’harmoniser théoriquement et méthodologiquement les sciences humaines et les sciences exactes. S’inspirant d’Edward Wilson, le théoricien de la sociobiologie et de l’universalité de toutes les disciplines, Pierre van den Berghe a alors soutenu que la division en nations n’est que la manifestation la plus récente de l’instinct biologique, commun à toute l’humanité, de se regrouper en familles, clans, tribus et ethnies, qui ne deviennent des nations que dès qu’ils ont pu atteindre une stabilisation territoriale et politique. Pour exclure tout risque d’interprétations racistes, Van den Berghe souligne également le caractère culturel de la sélection des membres d’un groupe clanique ou ethnique, par le biais de rituels tels que le mariage ou les alliances (ou dominations) politico-militaires (Van den Berghe, 1981 [1987] : 251-261). Une hypothèse intéressante qui, cependant, lie la naissance des nations à des facteurs biologiques et à une époque préhistorique qui semblent difficiles à documenter ou à prouver de façon concluante dans tous leurs passages (Malesevic, 2004 : 68-93). Ce qui ne l’empêche pas de laisser des traces dans le débat actuel, comme on le verra bientôt dans le cas de Hazony.

Plus ciblée est la critique du modernisme avancée par les pérennialistes, dont Hastings est sans doute le plus cité. Se focalisant sur le cas de l’Angleterre, cet auteur en reconstruit non pas le moment mais le procès de construction d’une conscience nationale, passée entre autres par la contractualisation des relations politiques (Magna Charta) et la nationalisation de la religion (Église d’Angleterre) pour arriver à l’établissement d’un nationalisme de masse à partir du xviiie siècle. L’objectif de Hastings est essentiellement de présenter l’Angleterre comme cas exceptionnel mais tout de même central pour l’histoire du continent européen et, par conséquent, suffisant pour mettre en doute la thèse moderniste. Dans ce cadre, le nationalisme moderne ne serait que la dernière phase – de vulgarisation, pourrait-on dire – d’un processus bien plus ancien. Ce n’est qu’en ignorant ces phases précédentes qu’Anderson et les autres modernistes ont pu soutenir l’hypothèse – jugée insuffisante – de la nouveauté radicale du nationalisme. Notons bien que Hastings ne nie pas le caractère de construction culturelle du concept de nation et n’affirme aucunement son caractère biologique voire même génétique. Il sélectionne des critères d’analyse différents de ceux des modernistes et parvient donc à mettre l’accent sur la nation comme processus de continuité plutôt que sur sa nouveauté (Hastings, 1997 : 1-13). C’est le même souci qui a emmené Anthony Smith à élaborer (et faire évoluer) sa théorie ethno-symboliste. Pour Smith, la continuité ne concerne pas que la superposition graduelle d’institutions politiques mais bien plus l’accumulation du vocabulaire et de l’imaginaire utilisés pour décrire et alimenter le sens communautaire, souvent préservés dans la forme mais remplis de nouvelles significations à l’arrivée de la modernité (Smith, 1998 : 170-198 ; Smith, 2004 : 17-23).

Autrement dit : face au big bang moderniste, Hastings, Smith et d’autres ont mis en avant la nécessité de combiner modernité et longue durée, selon un dosage qui, une fois de plus, change selon les exemples sélectionnés ou les domaines sociétaux analysés (Ichijo, Uzelac, 2005 : 212-217). En même temps, la religion, entièrement subordonnée à la logique des états-nations selon les modernistes, a pu être récupérée comme facteur actif et non seulement passif dans le processus de construction nationale. Il ne découle à mon avis pas entièrement du hasard que, parmi ceux qui, dans les années 1990, ont relevé le défi de trouver une synthèse entre modernité et perspective historique de plus longue haleine, on puisse trouver deux auteurs originaires de deux nations qu’on pourrait définir comme ‘précoces’, au même titre que l’Angleterre. Le néerlandais Joep Leerssen, une des autorités reconnues des nationalism studies, a ainsi perçu dans la nation moderne et romantique une construction résultant pour ainsi dire de briques déjà existantes dans le vocabulaire politique de l’époque prémoderne, tout particulièrement dans le cas de ‘proto-nations’ aux systèmes politiques excentriques (comme la République des Provinces-Unies ou la Confédération suisse) face au modèle dominant de la monarchie d’Ancien Régime (Leerssen, 1999 ; Leerssen, 2008). Le Suisse Caspar Hirschi a, de son côté, fait remonter les racines de la construction des états-nations modernes au Moyen-Âge et, plus particulièrement, à la division en ‘nations’ aussi bien des communautés d’étudiants dans les toutes premières universités que des participants aux conciles de l’Église à partir du xve siècle. Tout cela, selon des termes et des références géographiques différentes de celles d’aujourd’hui, mais qui permirent d’établir un principe et une vision du monde qui seront perfectionnés, élargis et popularisés, mais pas vraiment modifiés dans leur fonctionnement, dans les siècles suivants (Hirschi, 2011).

2. Un essai d’analyse des tendances actuelles

Si le clivage entre modernistes et antimodernistes a souvent été présenté comme une opposition irréductible, il est difficile de contredire Ichijo et Uzelac lorsqu’ils affirment que la réponse à la question when is a nation ? dépend surtout des outils d’analyse appliqués, amenant à des conclusions qui sont divergentes – rupture vs. continuité – sans être mutuellement exclusives. Les exemples de Leerssen et Hirschi montrent d’ailleurs que le besoin de synthèse est partagé par une large communauté de chercheurs, convaincus de la modernité du fait nationaliste d’un côté et des racines plus anciennes du processus de construction nationale de l’autre. Il faut d’ailleurs préciser que le débat ‘modernistes’ vs. ‘antimodernistes’ se place dans un contexte plus vaste dominé par la fin de la Guerre froide et le triomphe de l’idéologie libérale et capitaliste, ce que Fukuyama a catégorisé en son temps – et cela a souvent été mal interprété – comme la ‘fin de l’histoire’. Si la nation en tant que construction sociale et culturelle n’est pas mise en discussion par la vaste majorité des chercheurs actuels, à bien y regarder même pas par les primordialistes, il est pourtant vrai que, face à la mondialisation du système politique et économique libéral, on a pu repérer dans le modernisme une certaine perception de la nation comme ‘accident’ historique. Cet ‘accident’ serait alors tout à fait explicable mais en même temps limité dans le temps et donc tôt ou tard destiné à disparaître. Cet axiome a sans doute été influencé par un discours politique et philosophique assez courant, à l’origine d’institutions telles que l’ONU ou l’UE, qui voit dans le nationalisme le responsable principal des conflits et des violences du xxe siècle et donc une idéologie à contrecarrer par le biais de collaborations supra- ou transnationales permettant de contrebalancer voire de dépasser les pulsions expansionnistes de chaque État.

Il s’agit alors de savoir si la nation en tant que catégorie historique doit être considérée – pour le moment, in medias res – comme phénomène en plein essor ou plutôt comme processus visiblement en déclin. Une question qui est revenue à la une de l’actualité dans la foulée du repli identitaire à la suite du 11 septembre 2001 et de la crise migratoire européenne et américaine, et dont le Brexit, les indépendantismes écossais et catalans et la montée de populismes souverainistes ne seraient que les résultats – les symptômes ? – les plus médiatisés. Il devient alors évident que le débat sur le nationalisme, tout en opérant dans la foulée des discussions pro- ou antimodernistes des années 1980 et 1990, a commencé à s’enrichir de nouvelles questions concernant non seulement le when, mais aussi – pour ainsi dire – le ‘for how long still’, c’est-à-dire les perspectives de vie de la nation au xxie siècle. Dans la suite, nous essayerons – à l’aide de quatre exemples, Grounded Nationalisms de Sinisa Malesevic (2019), The Virtue of Nationalism de Yoram Hazony (2018) et le binôme The Figure of the Migrant (2015) et The Theory of the Border (2016) de Thomas Nail – d’examiner quelques aspects du débat en cours concernant notamment :

1) la réélaboration voire le dépassement de la discussion (anti-)moderniste ;

2) les perspectives des états-nations comme références identitaires dans le contexte actuel ;

3) la relation – coexistence ou contradiction ? – entre globalisation, nation et identités régionales ou locales.

2.1 S. Malesevic, Grounded Nationalisms

Sinisa Malesevic, professeur de sociologie à l’University College de Dublin, est un nom reconnu dans les études sur le nationalisme. Après une longue liste de recherches sur les liens entre identité, ethnicité et idéologie, Malesevic revendique ouvertement sa volonté de combiner un cadre moderniste avec une perspective de longue durée (Malesevic, 2019 : « Introduction »)3 et en arrive ainsi à définir sa théorie des ‘nationalismes enracinés’ (grounded nationalisms). Il identifie tout particulièrement trois niveaux de continuité entre période prémoderne et moderne :

1) l’accumulation de la bureaucratisation et du pouvoir coercitif, garantissant l’uniformisation gestionnaire et la pacification interne du territoire national ;

2) l’idéologisation centrifuge, c’est-à-dire la ‘pénétration idéologique graduelle’ du nationalisme dans toute la société ;

3) l’imitation du vocabulaire de solidarité régissant les communautés de base ou locales, tels que la famille, le clan ou le village, dans le but de lier l’idéologie par la définition abstraite de la nation à celles bien plus concrètes découlant d’interactions personnelles (ibid. : ch. 3, « Empires and Nation States »). Ce dernier point, qui constitue pour Malesevic la véritable clé du succès du nationalisme, est l’une des constantes des nationalism studies, au moins à partir de la diffusion du concept de ‘nationalisme banal’, introduit par Michael Billig (Billig, 1995).

Pour Malesevic, la combinaison de ces trois facteurs donne lieu à un grounded nationalism, un nationalisme ‘ancré’ dans les formes de solidarité quotidiennes ou locales et superposé aux multiples réseaux du pouvoir prémoderne (ibid. : « Introduction » ; ch. 2, « Grounded Nationalism and the Sociology of the Long Run »). C’est ici que réside justement la perspective de longue durée : le langage politique prémoderne, fait de dynasties, de loyautés militaires et de mythologies dynastiques, constitue le terreau où le nationalisme, en tant que « dominant form of modern subjectivity »4 (ibid. : « Introduction »), enfouit ses racines. Le nationalisme n’est alors pas une idéologie au sens purement politique du terme, potentiellement en concurrence avec d’autres idéologies, mais plutôt une « meta-ideological doctrine »5 : « [it is] much more than an ordinary political doctrine. It is also a social practice embedded in the everyday life of modern societies »6 (ibid.). La réflexion de Malesevic se situe donc clairement dans la continuité de la démarche des auteurs qui, dès les années 1980, ont poursuivi une vision historique à long terme sans pour autant rejeter le lien étroit entre nationalisme et modernité. Par ailleurs, Malesevic se pose aussi la question du retour des nationalismes souverainistes à la une de l’actualité. Il constate que les états-nations actuels n’ont plus recours à une rhétorique musclée ou militariste, faite de ‘sacrifices’, de ‘martyres’ et de ‘batailles glorieuses’. Or, cela ne révélerait aucunement le déclin du nationalisme, mais ferait émerger précisément sa capacité de s’adapter à l’évolution historique et sociale. Là où il est désormais bien ancré dans l’imaginaire collectif d’un peuple, le nationalisme laisse tomber toute référence à la violence pour la sublimer en un discours fondé sur la concurrence économique, scientifique ou sportive entre les nations. Un nationalisme qui pourrait faire penser une fois de plus au ‘nationalisme banal’. Malesevic ne veut cependant pas de cette étiquette, le nationalisme sportif ou entrepreneurial étant très proactif – « tangible successes in the global world »7 (ibid. : ch. 9, « From Sacrifice to Prestige ») – et loin d’être silencieux comme le présumait Billig (ibid.).

Le nationalisme est ici pour rester : « Nationalism is not something that deviates from the existing social norms ; instead, nationalism is the norm »8 (ibid.: « Conclusion »). Qu’en est-il donc de la prétendue concurrence de la mondialisation ? L’auteur n’y voit pas un facteur d’opposition au nationalisme. Bien au contraire. Interprétant la mondialisation comme un processus sociologique étalé sur plusieurs siècles, Malesevic trouve difficile de comprendre la diffusion du nationalisme en dehors de l’Europe et de l’Amérique du Nord sans tenir compte du développement parallèle – à partir de ces mêmes régions du monde – de la globalisation des marchés et des relations internationales (impérialisme, esclavage, colonialisme, multinationales, etc.) (ibid. : ch. 10, « Globalisation and Nationalist Subjectivities »). De ce point de vue, Malesevic ne voit pas non plus de contradictions réelles entre empires (modernes) et états-nations. Malgré les définitions que l’on peut donner – sur le papier – de ces deux formes d’organisation politique, dans la réalité des faits « these nominal features do not necessarily translate well into the everyday reality of empires and nation states »9 (ibid. : ch. 3, « Empires and Nation States»). Il en découle que « empires and nation states are different but highly compatible forms of social organisation and as such are prone to transform into each other under the right historical conditions »10 (ibid.). En outre, les empires ne sont dans certains cas qu’une projection des états-nations. Pour comprendre ce passage, qui peut paraître surprenant, il faut retenir que Malesevic reprend de John A. Hall la distinction entre « capstone empires » (empires-chaperons) de l’époque prémoderne, culturellement homogènes et aux ambitions universalistes, et les « modernising empires » (empires modernisants), tels que les empires anglais ou français, fondés sur l’idée d’un monde multipolaire (ibid. : ch. 4, « Nationalisms and Imperialisms »). De ces derniers, Malesevic souligne la double rhétorique, nationaliste à l’intérieur (et parmi les communautés européennes installées dans les territoires d’outre-mer) et impérialiste et civilisatrice envers les communautés locales : « most modern empires were nationalising states that had to balance their national cores with their non-national peripheries »11 (ibid. : ch. 3, « Empires and Nation States »). Un double processus de nationalisation des empires et d’impérialisation des nations, en particulier au xixe siècle, permit la divulgation d’une logique exclusiviste et égalitariste – et donc de masse – à l’intérieur, tout en s’appuyant sur une logique exclusiviste, opposée et spéculaire, dans les territoires (et les communautés) colonisés (ibid.). On a donc affaire à une convergence entre nationalisme et impérialisme – « the empire-state », l’état-empire, concept introduit par Julian Go (ibid. : ch. 4, « Nationalisms and Imperialisms ») – se fondant sur le besoin de renforcement de la communauté nationale par la différenciation voire l’exclusion de l’Autre.

Si la pure et simple expansion territoriale semble désormais devenue moins forte que par le passé, nous faisons néanmoins face à un nouvel impérialisme, visant davantage l’influence économique, culturelle et géopolitique que l’occupation purement coloniale ou militaire à long terme12. C’est une forme d’impérialisme qui reproduirait l’association étroite avec les états-nations en se couplant à la rhétorique de la compétition économique ou sportive caractérisant le nationalisme au xxie siècle. Même sur le plan économique, où se situerait la menace envers les états-nations représentée par la mondialisation, Malesevic ne voit pas de raison pour prévoir la fin de la logique nationale à moyen terme : « […] globalisation is only possible on the back of very powerful national states »13 (ibid. : ch. 10, « Globalisation and Nationalist Subjectivities »)14. La globalisation des marchandises, mais aussi le cosmopolitisme (bien plus limité) des personnes ne pourraient se réaliser qu’en se fondant sur un cadre juridique, culturel et sociétal bien défini, ce que, en l’état actuel, seuls les états-nations sont capables de fournir. Pas de globalisation sans états nationaux, semble dire Malesevic. Une position qui devient cependant un peu moins convaincante lorsque l’auteur aborde les réseaux de sécurité militaires privés, intervenant dans plusieurs scénarios de guerre dans le monde entier, à côté – et aux frais – des forces militaires nationales. Ces réseaux n’ont, certes, ni la force ni l’autorité pour se lancer dans des conflits de façon autonome et n’endommageraient donc pas le principe du monopole de la violence confié aux autorités étatiques (ibid. : ch. 11, « Grounded Nationalisms and the Privatisation of Security »). Malesevic semble cependant ignorer que les sociétés ‘mercenaires’ internationales n’ont commencé à surgir qu’à partir des années 1960, pour s’imposer définitivement suite à la Guerre du Golfe de 1991 et, plus généralement, à la professionnalisation des armées nationales (et la fin du service militaire obligatoire). On pourrait alors légitimement se demander si le principe – formellement respecté – du monopole d’état de la violence ne s’en retrouve pas érodé, ce qui pourrait confirmer l’hypothèse que les états-nations traversent un déclin sans doute irréversible et qu’un nouvel ordre mondial – et mondialisé – serait en train de s’annoncer. Du reste, même lorsque Malesevic affirme que le nationalisme est désormais ‘bien ancré’ et n’a donc pas besoin d’une rhétorique violente, sa réflexion ne paraît pas en mesure d’expliquer, pour nous limiter à un seul exemple, le lien entre sport et militarisation de la société sous les totalitarismes du xxe siècle, même dans des sociétés où l’état et l’idéologie nationale étaient pourtant bien ancrés. Selon ce point de vue, l’État-nation paraît traverser une phase de redéfinition plus profonde et radicale que ce que Malesevic semble inclure, même si l’on peut comprendre qu’il soit prématuré de tirer des conclusions pour l’avenir. Il n’est de toute façon pas surprenant que d’autres auteurs continuent à se poser la question de son potentiel de survie voire même de la nécessité de sa défense et de sa redécouverte pour contrecarrer les effets de la mondialisation.

Il faut enfin remarquer que Malesevic ne s’exprime pas sur la question de la nature – similaire ou opposée ? – du nationalisme et du régionalisme voire du séparatisme. Il se donne plutôt l’objectif d’effectuer une évaluation de la théorie des ‘petites nations’ élaborée par Miroslav Hroch en 1985, en complément des théories modernistes. À l’aide d’une étude de cas du mouvement nationaliste irlandais, il met l’accent sur les procédés d’(auto-)définition des ‘petites nations’ face aux ‘grandes nations’ dont elles veulent s’émanciper. Un aspect sous-analysé par Hroch, plus focalisé sur l’évolution des ‘petits nationalismes’ du stade littéraire et culturel à la phase politique ou de masse, mais qui permet à Malesevic de mettre en lumière la création systématique de ‘dichotomies’ discursives – l’underdog vs. le ‘dominateur agressif’15. Sur ces bases, Malesevic semble donc vouloir indiquer une identité méthodologique du nationalisme d’un côté et du régionalisme/localisme de l’autre, dont l’évolution séparatiste ne se produirait que lorsque la logique égalitariste interne de l’État-nation ne parvient plus à intégrer, symboliquement avant même que politiquement, l’identité régionale (ibid. : ch. 1, « Making Sense of Nationhood »). Si le séparatisme peut alors menacer un état-nation, il en renforce néanmoins le principe général et donc la prévision que la fin du nationalisme en tant qu’idéologie mondiale est loin d’être à nos portes.

2.2 Y. Hazony, The Virtue of Nationalism

Le philosophe, bibliste et politologue israélien Yoram Hazony, président de l’Institut Herzl de Jérusalem, est un auteur d’orientation conservatrice voire même nationaliste, l’étiquette qu’il déclare lui-même préférer en raison, tout particulièrement, de ses positions sionistes :

The nationalism I grew up with is a principled standpoint that regards the world as governed best when nations are able to chart their own independent course, cultivating their own traditions and pursuing their own interests without interference. This is opposed to imperialism, which seeks to bring peace and prosperity to the world by uniting mankind, as much as possible, under a single political regime16. (Hazony, 2018 : 3)

Cette prise de position révèle d’emblée que sa réflexion sur le nationalisme n’est pas que purement académique et met à jour un évident penchant militant. Aucunement convaincu de la convergence entre nationalisme et globalisation, Hazony fonde son argumentaire sur l’opposition entre l’ordre des états nationaux et le chaos du marché capitaliste. Si les premiers auraient surgi sur la longue durée à partir d’organisations spontanées de base, tels que la famille ou le clan (ibid. : 61-75, 100), finissant par se consolider tout au long des siècles face à des ennemis communs, le capitalisme international s’appuierait quant à lui sur une logique de liberté et compétition individuelles ainsi que sur des loyautés temporaires, une logique, par conséquent, opposée à et en concurrence avec celle de la solidarité nationale : « […] business and the family are not merely very different institutions, but institutions reflecting an opposition between two ideal types17 » (ibid. : 87). Tout projet d’états transnationaux, telle l’Union Européenne, voire le « Kantian paradigm » (paradigme kantien) de paix perpétuelle à atteindre à travers la création d’un état mondial (ibid. : 200, 210-212), ne pourrait que déboucher sur des constructions technocratiques imposées from above sans aucun ancrage idéologique dans les sociétés concernées, une solution qui ne pourrait se maintenir que par l’oppression, c’est-à-dire la dominance impérialiste violente d’une communauté nationale sur d’autres (ibid. : 154).

Pour Hazony ce n’est pas que la globalisation financière qui contredit l’ordre des états-nations. Il existe aussi une opposition radicale entre les idéologies politiques de l’impérialisme et du nationalisme, une opposition que cet auteur perçoit comme le grand clivage politique et sociétal du xxie siècle :

Either you support, in principle, the ideal of an international government or regime that imposes its will on subject nations when its officials regard it necessary ; or you believe that nations should be free to set their own course in the absence of such an international government or regime18. (ibid. : 3)

Hazony s’attèle en particulier à rejeter l’idée selon laquelle le nationalisme et les états-nations modernes seraient une source régulière de conflit et de violence, à dépasser par le biais de fédérations internationales. Les exemples typiques, tels la France de Napoléon ou le Troisième Reich de Hitler, ne relèveraient pas d’une logique nationale expansive mais plutôt de la conversion des élites d’une nation à un idéal impérial. Les missions civilisatrices de Napoléon ou du Führer révèleraient, dans leurs noms mêmes, leurs ambitions impérialistes et donc violentes (ibid. : 178). La meilleure protection contre ce genre de dérives serait alors la mise en place et le maintien d’un ordre mondial fondé sur la logique nationale, tel qu’il fut institué en Europe au xviie siècle par le Traité de Westphalie : « […] the modern ideal of the national state was consolidated during the long struggle of nations such as England, the Netherlands, and France to liberate themselves from the pretensions to universal empire of the German and Spanish Habsburgs (that is, the “Holy Roman Empire”)19 » (ibid. : 197). Cet ordre westphalien – que Hazony identifie de façon assez simpliste à un présumé ordre protestant opposé aux ambitions universalistes et donc impérialistes de l’Église catholique (ibid. : 21-23) – est actuellement en danger sous la pression d’organisations internationales de plus en plus envahissantes, surgies souvent après la Seconde Guerre mondiale pour prévenir les risques d’un retour de la violence erronément identifiée au nationalisme.

Hazony semble s’être attendu à ce que son étude susciterait bien des polémiques, ce qui explique sans doute les positions tranchantes formulées dans le livre, avec un argumentaire qui paraît parfois fort simplifié voire même préfabriqué. L’une des contradictions les plus remarquables concerne précisément la question des organisations internationales, auxquelles Hazony ne se déclare pas opposé, tout en précisant que leur fonctionnement devrait toujours se fonder sur un accord entre états-nations. L’impression est que l’auteur veut prôner le multilatéralisme et la prise de décisions à l’unanimité, sans cependant l’indiquer trop clairement, ce qui laisse le lecteur dans le doute quant à son opposition à des organisations telles que l’ONU, l’UE ou les cours et tribunaux internationaux dont la naissance et le développement sont justement le résultat d’accords entre états-nations souverains. Le court-circuit est évident par rapport à la position internationale des États-Unis. Dans différents passages de son livre, Hazony semble les présenter à la fois comme une force impériale (ibid. : 153-154) et comme un bastion contre l’internationalisme (ibid. : 215-216). La position est fort ambigüe, mais elle semble indiquer qu’un projet ‘transnational’ propulsé par les États-Unis en accord avec des états-nations alliés serait pour Hazony une option acceptable. Elle découlerait de (et renforcerait notamment) la logique nationaliste, en opposition à une politique internationale menée à travers les Nations Unies, par laquelle les États-Unis abdiqueraient de facto leur vocation de domination en dehors de leurs frontières en acceptant un cadre légal et moral uniformisé pour l’humanité entière et en niant radicalement toute spécificité locale :

These disagreements over how the international liberal empire is to be governed […] are simply the reincarnation of threadworn medieval debates between the emperor and the pope […] – with the role of the emperor being reprised by those (mostly Americans) who insist that authority must be concentrated in Washington, the political and military center ; and the role of the papacy being played by those (mostly European, but also many American academics) who see ultimate authority as residing with the highest interpreters of the universal law, namely, […] the United Nations and the European Union20. (ibid.: 44-45)

Hazony s’insère au fond dans un courant intellectuel anti-néolibéral, en progression ces dernières années, et rejette la mondialisation interprétée comme processus de diffusion de valeurs (libérales) universelles et de rationalisation du capitalisme international, un modèle post-Guerre froide auquel l’écrivain oppose un idéal ‘organiciste’ des nations dont le fondement ‘spontané’ sur la longue durée serait à présent menacé par la volonté ‘efficientiste’, ‘planificatrice’ et ‘uniformisatrice’ inhérente à tout projet impérialiste.

Le côté militaire de la réflexion est évident et il émerge clairement dans la référence à la vision selon laquelle les nations seraient le produit de l’affrontement entre ennemis aux aspirations impérialistes (ibid. : 197). La position de Hazony n’oppose d’ailleurs pas seulement la nation à l’empire mais aussi la nation au régionalisme et au séparatisme. L’ordre westphalien est érigé en idéal suprême auquel doit se soumettre aussi le droit wilsonien à l’auto-détermination des peuples. Pour Hazony, en effet, ce droit à l’autodétermination existe bel et bien mais il ne peut jamais être ni illimité ni garanti. « The order of independent national states » devrait alors toujours être « a picture of the good that is kept firmly in view »21 (ibid. : 175) :

[…] where the independence of a particular people is not within the realm of possibility in his generation, he will not devote resources to pressing for this cause. And where applying the principle of national self-determination would harm his own nation, or do much damage to an important ally, or establish an unstable or hostile or pernicious regime, he will set himself against it22. (ibid.)

En plus, les tensions ethniques de longue durée dans la région contredisent la conviction d’Hazony que tout État-nation représente le cadre idéal pour la protection des minorités internes. Il devient alors difficile de suivre l’auteur dans sa distinction entre affirmation nationale et dérive expansionniste ou impérialiste. De même, l’affirmation que le vrai moment fondateur de la nation américaine serait la victoire des États du Nord pendant la guerre de Secession (ibid. : 171) implique que le droit à l’autodétermination ne peut être attribué qu’à ces territoires ou régions qui se montrent capables de l’obtenir – de l’extorquer, pour ainsi dire –, si nécessaire par la force, cela par analogie avec l’équilibre politique westphalien, qui fut à la base le résultat de nombreuses guerres de religion ou de succession. Le court-circuit réside ici en la contradiction entre le fondement schmittien – la politique comme conflit – de la démarche de Hazony et son idéal d’État-nation comme havre de pacification interne capable de garantir la sécurité de ses habitants, y compris les minorités, en repoussant tout conflit vers les frontières.

À partir de son idéal nationaliste, Hazony donne une lecture originale – encore que controversée – de l’opposition internationale à l’occupation des territoires palestiniens. Cette opposition ne viserait pas Israël en tant qu’État juif mais plutôt en tant qu’État tout court, capable de se donner une organisation démocratique et pluraliste tout en gardant un programme national axé sur la protection de son existence et une identité ethno-religieuse forte (ibid. : 209). Le raisonnement se complique lorsque Hazony explore ce dernier aspect. Le fondement identitaire de l’état d’Israël réside selon l’auteur dans la convergence entre le « old paradigm », l’ancien paradigme, de l’ordre national et la tragédie de l’Holocauste (ibid. : 196-198), mais Hazony semble oublier que l’internationalisation de l’ordre mondial suite à la Seconde Guerre mondiale a précisément eu son origine dans l’incapacité générale à empêcher la Shoah, provoquée par un état totalitaire manifestement contraire à la sécurité de ses minorités. On peut dire, comme le fait Hazony, que le Troisième Reich n’était que la dégénération impérialiste d’un État-nation, mais rien dans le livre ne nous indique comment éviter qu’un État-nation ‘vertueux’ se transforme souverainement en empire ‘vicieux’. L’Idealtyp d’extraction herderienne propagé par Hazony montre alors toutes ses limites et révèle le décalage discursif habilement utilisé par l’auteur qui choisit d’un côté de traiter la nation comme valeur absolue et de l’autre d’exposer sa vision de l’impérialisme à l’aide d’exemples concrets tels le Troisième Reich, Napoléon ou l’Union européenne. Et l’on sait tous combien les idéaux semblent souvent parfaits face à une réalité qui, elle, reste – hélas – à jamais perfectible.

L’argumentaire de Hazony présente, certes, bien des défauts, mais cela n’empêche que sa tentative de légitimer l’ordre national offre également des aspects intéressants. Dans un contexte d’opposition diffuse (et grandissante) à la mondialisation, Hazony donne forme à une réflexion cohérente d’orientation conservatrice, convaincu qu’il est que le nationalisme garde toutes ses raisons d’être. Sa défense du conflit est en revanche trop implicite comme source primaire de l’action politique en général et des États-nations en particulier, un argument qui reste globalement caché entre les lignes, mais qui devient intéressant si l’on se souvient de la minimisation de l’érosion du monopole national de la violence de la part de Malesevic. En outre, ce qui intrigue chez Hazony, c’est qu’il semble partager l’idée ‘moderniste’ sur la finitude des états-nations, tout en le faisant sur un ton largement pessimiste. Les États-nations ne sont nullement destinés à disparaître, mais courent tout de même ce risque. Et c’est un risque qu’il faut à tout prix éviter par la réévaluation et la défense de l’équilibre politique westphalien (et protestant) et le rôle de l’État en garant de la stabilité et de la sécurité internes de ses territoires. Ainsi, Hazony, avec son intérêt pour le Traité de Westphalie comme acte de naissance des nations modernes, se montre moderniste, mais à sa manière, en donnant à l’ordre mondial (ou continental) nationaliste une définition diplomatique voire même militaire qui le pousse non pas à insister sur la longue durée, mais plutôt à anticiper le début de la modernité. Il reconnaît le lien entre nationalisme et état-nation, mais il situe la naissance de ce dernier au xviie siècle et semble donc voir dans les révolutions politiques et culturelles du xviiie et du xixe siècle une maturation de ce même processus entamé en 1648. Tout cela est originalement combiné à une vision idéale (et assez idyllique) de la division de l’humanité en communautés ethnoculturelles où l’on peut tout de même retrouver une reprise partielle de l’argumentaire primordialiste.

2.3 Th. Nail, Figure of the Migrant et Theory of the Border

Thomas Nail, philosophe à l’Université de Denver, d’orientation (néo)marxiste, n’est pas un théoricien du nationalisme stricto sensu. Or, ses derniers ouvrages touchent régulièrement à des questions d’actualité ayant plusieurs implications pour l’interprétation du rôle des états, des relations culturelles et de la gestion des frontières et du territoire dans leur perspective historique. Le point de départ de sa réflexion est représenté par un véritable renversement du point de vue traditionnel qui conçoit les droits et les devoirs des citoyens et la stabilisation territoriale et sociétale interne comme étant les traits distinctifs des états-nations modernes. Tout conflit serait notamment refoulé vers les périphéries et vers les frontières, implicitement considérées comme marginales et « derivative », secondaires (Nail, 2016 : « Introduction »). Cette approche traditionnelle n’est pas sans affinité avec l’attention toute particulière que les nationalism studies ont voué aux raisons du succès des nationalismes auprès de communautés auparavant fondées sur des légitimités plurielles et locales, ce qui a engendré la recherche d’une ‘masse critique’ de facteurs, d’un centre idéologique et de pouvoir, permettant la naissance et l’affirmation d’un sentiment national. Malesevic et Hazony opèrent dans le périmètre de cette tradition. Nail décide, quant à lui, de poser plutôt la question du mouvement dans un ordre politique national prétendument stable. Dans ce but, il problématise le concept de frontière, considéré comme préalable à toute territorialisation du pouvoir, et perfectionne ainsi une partie des réflexions qu’il avait auparavant consacrées à la figure du migrant, celui qui par définition remet en cause la stabilité des frontières et des États qu’elles enclosent :

The first problem is that the migrant has been predominantly understood from the perspective of stasis and perceived as a secondary or derivative figure with respect to place-bound social membership. […] If we want to develop a political theory of the migrant itself [sic] and not the migrant as a failed citizen, we need to reinterpret the migrant first and foremost according to its own defining feature: its movement. […] Societies are not static places with fixed characteristics and persons. Societies are dynamic processes engaged in continuously directing and circulating social life23. (Nail, 2015: « Introduction »)

Au centre de la réflexion de Nail se trouve le concept de kinopolitics ou ‘kinopolitique’, c’est-à-dire la politique du mouvement et, plus spécifiquement, des déplacements : « Kinopolitics is the theory and analysis of social motion: the politics of movement. Instead of analysing societies as primarily static, spatial, or temporal, kinopolitics or social kinetics understands them primarily as regimes of motion24 » (Nail, 2016 : ch. 1, « Border Kinopower »). La prise de distance par rapport au reste des nationalism studies est évidente. Ces derniers prennent la nation comme objet d’étude et, ce faisant, courent parfois le risque de la réifier en lui donnant des contours statiques. Dans le cas d’une théorie comme celle de Hroch sur les ‘petites nations’, il est même question d’un processus en trois phases, débouchant théoriquement, après la phase C, sur une sorte d’‘horizon final de l’histoire’. Pour échapper à tout risque de réification de l’état-nation, Nail renverse la donne et redéfinit la société en termes de réseaux et de mouvements, desquels la frontière représente à la fois la délimitation et le point d’accès. Toute l’histoire de l’humanité, poursuit Nail, est dominée par une dynamique d’exclusion et d’inclusion ou, et c’est ici que le fond (néo)marxiste émerge de façon plus explicite, d’ « expansion by exclusion », d’expansion par l’exclusion (ibid.). Le découpage du monde en territoires, dont la priorité logique ne revient pas à la création d’un centre mais au fait de tracer une frontière, est motivé par le besoin de contrôle et de possession d’une partie du monde surgi, pendant la préhistoire, lors de la sédentarisation de l’humanité. Un processus qui ne peut se réaliser qu’en excluant un Autre dont la définition et l’extension varie selon les époques et les régimes en vigueur.

Dans son Theory of the Border, comme déjà dans Figure of the Migrant, Nail reconnaît que tout mouvement est une potentielle source de redéfinition des frontières et donc des pouvoirs constitués qu’elles renferment. Au même moment, toute frontière (Nail se limite à celles politiques, géographiques, économiques et juridiques dans le monde occidental) a par définition un caractère élastique et poreux et permet le passage de certains, comme souvent les touristes ou les personnes d’affaires, tout en en bloquant celui d’autres. Ce sont alors les migrants, qui ont l’objectif de se déplacer de façon permanente et doivent donc franchir plusieurs limites, qui retiennent tout particulièrement l’attention de l’auteur. S’inspirant de Marx, mais aussi de Foucault et d’autres, Nail identifie le migrant comme une nouvelle manifestation de l’Exclu, du Dominé qui, par le passé, a été incarné par le nomade, le barbare, le vagabond ou le prolétaire. Chacune de ces figures a constitué le négatif, pour ainsi dire, du régime dominant à une certaine époque de l’histoire humaine. Les nomades furent ainsi les exclus du redécoupage des terres intervenu lors de la révolution agricole (10 000 av. J.-C.) et de la territorialisation de la société et de l’économie qui en découla (Nail, 2015 : ch. 9, « The Nomad »). Les barbares incarnèrent l’Autre à l’époque des civilisations classiques, qui en firent les inférieurs culturels, juridiques et politiques par rapport aux ‘citoyens’ résidant dans le centre de la polis en expansion (ibid. : ch. 10, « The Barbarian »). Le vagabond, catégorie vaste dans laquelle figurent aussi la sorcière et le ‘fou’, devint à son tour celui qui échappait au système de loyautés diffuses – tel un réseau en tension permanente – du Moyen-Âge (ibid. : ch. 11, « The Vagabond »). La forme la plus récente de l’Exclu surgit lors du passage à la société capitaliste et à l’ordre politique westphalien, qui rendit les individus égaux et interchangeables et les États-nations, fondé sur la propriété privée, omniprésents. Tout particulièrement à partir de l’industrialisation du capitalisme dès le xviiie siècle, le prolétaire devint celui qui se retrouvait exclu de la propriété privée et des droits de citoyenneté qui y étaient associés, tout en développant une conscience de groupe grâce à l’accélération des communications (ibid. : ch. 12, « The Proletariat »). Ce fut cette prise de conscience qui aurait propulsé un mouvement social de classe inclusif et horizontal visant la collectivisation du surplus de production, ce dernier étant vu comme la source de la propriété privée, de son accumulation et, par conséquent, de l’exclusion de l’Autre (surplus de population) ainsi que comme le bouillon de culture du nationalisme, constituant à son tour un ‘mouvement cinématique’ différent fondé sur le statisme, l’exclusivité et les cloisonnements verticaux (langue, race, etc.) (ibid.).

La démarche de Nail est fascinante et très persuasive, même si elle ne manque pas de susciter quelques perplexités, notamment si l’on considère l’association étroite entre communisme et nationalisme dont fut témoin le xxe siècle, au-delà de toute rhétorique internationaliste. Il semble tout de même un peu trop facile de conclure, comme semble le suggérer Nail, que la subordination de la classe à la nation ne fut que le produit du nationalisme d’État – et donc de nouvelles élites – et que la résistance des prolétaires au mouvement d’accumulation des surplus de production serait à rechercher exclusivement dans les expériences de collectivisation tels que les kibboutz ou les communes. Un doute qui surgit aussi lors de l’analyse de la Révolution française, que Nail présente comme ayant été le mouvement d’une majorité d’Exclus, de prolétaires, qui finit par être monopolisé par une minorité bourgeoise (ibid.). Une lecture pas tout à fait nouvelle, certes, mais qui semble ignorer toute possibilité de différentiation des intérêts et des aspirations individuels, le prolétariat et la bourgeoisie étant présentés comme des blocs implicitement monolithiques et inconciliables.

Le migrant représente pour Nail une nouvelle manifestation de l’Exclu, caractérisant le régime actuellement en formation. Le passage du prolétaire au migrant marque la fin du régime de mobilité capitaliste et annonce l’émergence d’un nouveau régime d’expansion par l’exclusion que Nail appelle ‘pédèse’ : « Pedesis […] is the first motion of autonomous self-transport : the motion of the foot. Pedetic motion is the force of the foot […]. As a social force of motion, it is defined by its autonomy and self-motion. […] its movement is irregular and unpredictable25 » (ibid. : ch. 12, « Pedetic Force »). C’est en assumant leur exclusion que les Exclus deviennent la source d’une alternative à la stabilisation du pouvoir, la marginalisation étant le ‘mouvement social’ originel duquel découle, par réaction, un ‘contremouvement étatique’. Il devient alors logique de commencer toute réflexion sur le pouvoir, y compris celui des états-nations, par le mouvement qui essaie d’en briser l’illusion de stabilité et donc d’éternité. De toute cette réflexion découlent, pour ce qui nous concerne plus spécifiquement ici, deux considérations. D’abord, Nail semble partir d’une réflexion proche de celle de Malesevic, reconnaissant que tout ordre politique, y compris le nationalisme, ne peut se fonder que sur un système de sélection et donc, au final, d’inclusion et d’exclusion. Ce faisant, Nail renverse la perspective de Malesevic et attribue à l’Autre le rôle d’acteur voire même de moteur premier de l’histoire humaine. Ensuite, Nail voit dans l’ordre westphalien la conditio sine qua non sans laquelle le système capitaliste et le nationalisme n’auraient pas pu surgir. Par ailleurs, il met l’accent sur la continuité des mécanismes d’‘expansion par l’exclusion’ qui remonteraient jusqu’à la préhistoire. Il prend donc ses distances avec le modernisme pur et dur et réussit à combiner de façon originale l’anticipation de la modernité à 1648, dont parlait déjà Hazony, à une perspective de très longue durée qui fait penser – mais sans en partager le fondement sociobiologique – à l’horizon temporel primordialiste.

Toutefois, comme nous l’avons déjà rappelé, la récente émergence d’un nouvel Exclu, le migrant, est en train de révéler la fin de l’ordre westphalien et la naissance d’une nouvelle pédèse. L’ordre westphalien se caractérisait par la disparition des frontières internes de l’État et l’uniformisation de son territoire ainsi que par un contrôle des individus passant par des catégories binaires telles que citoyens vs. non-citoyens, nationaux vs. non-nationaux, propriétaire vs. travailleur, etc. (Nail, 2016 : ch. 5, « The Checkpoint II »). L’ordre post-westphalien n’efface pas ces clivages (« […] new technologies and forms of bordering are simply recombinations of old regimes and technologies26 » (ibid. : « Introduction »), mais il est à son tour le résultat de la contreréaction à un régime de mouvement devenu plus flou, plus actif et surtout plus imprévisible. En découle une double stratégie de contrôle de plus en plus déterritorialisée, ce qui rend la conception géographique des frontières dépassée et inutilisable. D’un côté, le contrôle des mouvements fait de plus en plus abstraction de l’individu particulier, passant tout particulièrement par des formes de profilage statistique dont le premier résultat est de multiplier et précariser les frontières :

[…] where to intervene into the continuous flow of potentially isolatable points? With larger flows of mobile bodies and data came an increasing uncertainty as to where to draw the line27. (ibid. : ch. 5, « The Checkpoint II »).

Kinographics and statistics are thus required to follow the vectors of social motion, where new potential divisions are required, and where old actual ones should be removed. In the modern world of unpredictable oscillations and social divisions, statistics provide probabilities for governmental action […]28 (ibid. : ch. 5, « The Checkpoint I »).

De l’autre, ce qui n’est paradoxal qu’à première vue, le corps individuel devient lui-même un support d’information, et donc la frontière extrême, grâce à une technologie (puces dans les passeports, enregistrement des mouvements en permanence, biométrie, etc.) permettant des contrôles – le côté perceptible des frontières – partout et à tout moment : « The biometric body is the mobile identity card that cannot be lost or stolen »29 (ibid. : ch. 10, « The US-Mexico Checkpoint »). Dans ce nouvel ordre, la frontière est donc double : à la fois nationale, mais non-territoriale, et individuelle, le corps de chacun étant distinct et distinguable du corps de tout autre.

Les changements soulignés par Nail vont donc dans une autre direction que l’appel militant de Hazony à défendre tout simplement l’ordre westphalien et plus en profondeur que ceux décrits par Malesevic. Si ce dernier ne perçoit, en fait, qu’une évolution des stratégies de reproduction du nationalisme, plus violent au xixe siècle et moins agressif, car plus ‘enraciné’, au xxie siècle, Nail ne prend pas le nationalisme comme objet d’étude à part entière. Il le voit plutôt comme l’un des systèmes, historiquement déterminés, d’expansion des élites par l’expulsion de l’Autre, selon une dynamique incarnée entretemps par les migrants. La crise migratoire ne serait alors pas l’indice de la fin (ni une opportunité de renaissance) des états-nations, mais le signe révélateur du changement de la résistance à ces mêmes états et par conséquent de la nécessité de ces derniers de se doter de nouvelles contre-stratégies. Malgré son évidente sympathie intellectuelle et humaine pour les Exclus, Nail semble en tout cas reconnaître l’impossibilité d’un véritable renversement des rapports d’exclusion, au final le véritable moteur de l’histoire, et vouloir ainsi stimuler le lecteur à la réflexion sur les possibilités de résistance (ibid. : « Introduction ») dans le but de démasquer toute prétention de stabilité et donc de pérennité propagée par le système en vigueur.

Réflexions finales

Nous venons d’examiner quatre ouvrages fort différents mais qui nous permettent de mettre en lumière certains aspects (forcément partiels) de l’évolution du débat récent sur le nationalisme par rapport à l’opposition historique entre modernistes et non-modernistes :

1) la perspective moderniste reste clairement le cadre de référence, mais on reconnaît au même moment l’ouverture aux critiques que les non-modernistes lui ont adressé à plusieurs reprises, en particulier la nécessité de voir le nationalisme comme une construction moderne dont les briques sont prémodernes voire même antérieures (Nail et Hazony, en particulier, remontent – à partir de visions opposées – à des dynamiques datant de la préhistoire). On peut remarquer aussi une réévaluation de l’‘ordre westphalien’, avec l’affirmation définitive à partir du xviie siècle de la souveraineté politique et territoriale de l’état moderne, dont le nationalisme en tant qu’idéologie sociologique et culturelle ne serait que la suite logique. La perspective de longue durée, au-delà des outils d’analyse qu’on choisit de mettre en avant, se combine donc avec une certaine ‘anticipation’ temporelle du début de la modernité par rapport au discours moderniste ‘classique’ ;

2) la disparition des états-nations, présentée par le passé parfois comme étant proches de leur fin, n’est pas pour demain. Pour Malesevic, le seul qui prenne le temps de reconstruire le champ des nationalism studies et de s’y positionner clairement, l’État-nation ne peut être considéré comme bien ‘ancré’ ou ‘enraciné’ (grounded) qu’à partir du xxie siècle. L’État-nation vient tout juste d’atteindre son succès et il est invraisemblable qu’il puisse disparaître à court terme. Nail, pour sa part, souligne surtout l’évolution des systèmes de contrôle, d’exploitation et d’exclusion, devenus moins territorialisés, ce qui annonce non pas la fin de l’état-nation, mais son évolution vers un nouveau régime kinopolitique, mis en lumière par la figure du migrant. Hazony n’exclut pas quant à lui la possibilité d’effritement de l’ordre mondial westphalien, une option qui, cependant, serait à rejeter catégoriquement car résultant d’une attaque mondialisante et uniformisante ;

3) Hazony est le seul, dans la foulée de ses positions souverainistes, à opposer mondialisation (et impérialisme) d’un côté et états-nations (et nationalisme) de l’autre. Seul le second terme serait capable de garantir la stabilité et la pluralité interne de chaque état et l’équilibre (diplomatique et militaire) des forces dans l’ordre politique mondial. Toute solution comportant la cession d’une partie de souveraineté des états-nations à des organisations supranationales ne pourrait qu’amener à la domination (politique, économique ou culturelle) violente d’une nation sur d’autres. Nail est le moins explicite par rapport aux liens entre mondialisation et nationalisme, encore que sa prévision d’un ordre post-westphalien déterritorialisé et l’identification des migrants (transfrontaliers) comme les Exclus de ce nouvel ordre admette vraisemblablement le caractère inévitable d’une évolution mondialisée des systèmes étatiques de contrôle des mouvements au xxie siècle. Malesevic, quant à lui, exclut toute contradiction entre impérialisme (moderne) et mondialisation d’un côté et nationalisme de l’autre. La dénationalisation partielle de certains secteurs, tel que la défense, ne l’empêche pas d’affirmer que la mondialisation et le nationalisme seraient deux processus parallèles se côtoyant l’un l’autre depuis plusieurs siècles, la première ayant besoin de la stabilité territoriale et juridique offerte par les états-nations et ces derniers montrant souvent un penchant impérialiste dans le but de renforcer leur légitimité interne et leur position dans la compétition mondiale entre les nations ;

4) On constate, enfin, une réévaluation du côté militaire de cette même compétition entre les nations, dans la foulée d’une conception schmittienne de la politique comme conflit, dont découle celui de l’équilibre des forces (militaires) comme principe régulateur des relations internationales. La réévaluation de l’ordre westphalien, produit des guerres de succession et de religion du xvie et du xviie siècle, permet ainsi à Hazony de suggérer une sorte de hiérarchie des forces entre l’empire, la nation et les régions aspirant à l’auto-détermination. Si la nation risque d’être effacée par la violence écrasante d’un empire, toute nation apparaît elle-même comme le produit d’un équilibre ‘organique’ de forces résultant des conflits du passé. Il en découle une opposition entre nationalisme et régionalisme, dont le second ne pourra aspirer à l’auto-détermination que s’il montre une force suffisante à s’insérer dans l’ordre mondial en tant que nouvelle nation. Malesevic souligne lui aussi l’importance pour toute ‘petite nation’ de s’approprier le langage des loyautés quotidiennes et personnelles pour faire concurrence au vocabulaire de l’État-nation ‘dominant’. Il en conclut cependant une analogie idéologique entre nationalisme et régionalisme, dont ce dernier ne ferait que reproduire et renforcer les stratégies discursives du premier.


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Notes

1 Les deux guerres mondiales ainsi que la décolonisation semblent avoir été le déclencheur de cette ‘maturation’ scientifique de la réflexion sur le nationalisme et de l’abandon de The Idea of Nationalism de Hans Kohn (1944), Nationalism and Social Communication de Karl W. Deutsch (1953) ainsi que Nationalism (1960) d’Elie Kedourie. Ces ouvrages contiennent déjà, chacun à sa manière, une partie des idées qui seront consolidées par les modernistes de la génération suivante. Tout en gardant certains biais, très critiqués par la suite, Kohn et Kedourie furent notamment parmi les premiers auteurs à identifier le nationalisme comme un problème idéologique ressortant de l’histoire intellectuelle et des idées, précédant l’engagement personnel ou la nationalité. Deutsch, quant à lui, mit l’accent – d’une façon sans doute trop générale et mécanique – sur l’aspect communicationnel du nationalisme ayant permis de relier l’individu moderne au groupe (culturel voire linguistique) dont il est membre. Cf. Özkırımlı, 2000 [2010] : 35-47.

2 ‘Antimoderniste’ et ‘non-moderniste’ indiquent ici essentiellement une réaction à l’axiome moderniste, les deux termes sont utilisés comme synonymes dans ce texte.

3 Les ouvrages de Malesevic et Nail ont été consultés en format numérique (epub). La division des pages de ces derniers ne correspondant pas toujours à celle de l’édition en papier, tous les renvois aux pages sont remplacés par la simple indication du chapitre de référence.

4 « forme dominante de la subjectivité moderne ». Les traductions sont de l’auteur.

5 « doctrine méta-idéologique ».

6 « [il est] bien plus qu’une simple doctrine politique. Il constitue aussi une pratique sociale imbriquée dans la vie de tous les jours des sociétés modernes ».

7 « des succès tangibles dans le monde global ».

8 « Le nationalisme ne représente pas une déviation des normes sociales ; il est lui-même la norme ».

9 « Ces traits nominaux ne se traduisent pas toujours bien dans la réalité de tous les jours des empires et des états nationaux ».

10 « Les empires et les états nationaux constituent des formes d’organisation sociétale différentes mais largement compatibles et ils sont, par conséquent, susceptibles de s’assimiler entre eux si les conditions historiques le permettent ».

11 « La plupart des empires modernes n’étaient que des états en cours de nationalisation se trouvant à balancer leurs noyaux nationaux avec leurs périphéries non-nationales ».

12 À ce propos, Malesevic semble suggérer l’existence de plusieurs stades dans le processus de nationalisation, avec les nationalismes faibles ayant recours aux instruments de pouvoir et de communication les plus agressifs : « […] bland nationalisms of liberal national states (such as Denmark or Finland) are much more powerful than nominally aggressive nationalisms of authoritarian states (such as North Korea or Eritrea). » [« […] les nationalismes ternes des états nationaux libéraux (tels que le Danemark ou la Finlande) ont bien plus de force que les nationalismes nominalement agressifs des états autoritaires »] (Malesevic, 2019 : ch. 10, « Globalisation and Nationalist Subjectivities »).

13 « […] la mondialisation n’est possible qu’à partir d’états nationaux forts ».

14 On pourrait remarquer ici que le phénomène du nation branding, en tant qu’adaptation de l’idée de nation à la logique consumériste de transformation de concepts abstraits en produits de marché, ne serait que l’application du paradigme de la concurrence aux besoins idéologiques nationaux, dont serait ipso facto confirmée la vivacité. Cf. Anholt, 2007.

15 À ce propos, il pourrait être intéressant de faire un lien avec Leerssen qui, de son côté (et sur la base de sources anglaises), fait remonter ces dichotomies irlandais vs. anglais au Moyen-Âge. Cf. Leerssen, 1999 : 16-26.

16 « Le nationalisme avec lequel j’ai grandi indique une position de principe affirmant que le monde est gouverné au mieux par des nations capables de tracer leur propre voie de façon indépendante ainsi que de cultiver leurs traditions et de poursuivre leurs intérêts sans interférences. Tout cela s’oppose à l’impérialisme, qui cherche quant à lui à instaurer la paix et la prospérité dans le monde par l’unification de l’humanité et, autant que possible, sous l’égide d’un régime politique unique ».

17 « […] l’entreprise et la famille ne sont pas que des institutions complètement différentes, elles sont des institutions reflétant l’opposition entre deux idéaux-types ».

18 « Soit on soutient, par principe, l’idéal d’un gouvernement ou d’un régime international imposant, chaque fois que ses officiels l’estiment nécessaire, sa volonté aux nations soumises, soit on croit que les nations devraient être libres d’établir leur cours d’action dans l’absence d’un tel gouvernement ou régime international ».

19 « […] l’idéal moderne de l’état national a été consolidé au long de la lutte prolongée de nations telles que l’Angleterre, les Pays-Bas et la France pour se libérer des projets de construction d’un empire universel des Habsbourg d’Allemagne et d’Espagne (le “Saint Empire Romain Germanique”) ».

20 « Ces désaccords sur la manière de gouverner l’empire libéral international [l’ordre politique actuel, NdA] […] ne sont que la réincarnation des anciens débats médiévaux entre l’empereur et le pape […] – le rôle de l’empereur étant occupé par ceux (souvent des Américains) qui insistent pour que le pouvoir soit concentré à Washington, le centre politique et militaire ; et le rôle de la papauté étant repris par ceux (souvent des Européens, mais aussi des intellectuels américains) qui estiment que le pouvoir final devrait être entre les mains des interprètes suprêmes de la loi universelle, à savoir […] les Nations Unies et l’Union européenne ».

21 « L’ordre des états nationaux indépendants » ; « un portrait de ce bien qui ne doit jamais être oublié ».

22 […] là où l’indépendance d’un peuple n’apparaît pas possible pour la génération actuelle, il [l’homme politique, NdA] ne devra pas s’efforcer de pousser cette cause. Et lorsque l’application du principe d’auto-détermination nationale pourrait léser sa propre nation, endommager grièvement un allié important voire établir un régime instable, hostile ou dangereux, il s’opposera à son application ».

23 « Le premier problème est que le migrant a été généralement considéré du point de vue de la stabilité et perçu comme une figure secondaire ou dérivée par rapport à la participation sociale géographiquement ancrée. […] Si l’on veut développer une théorie politique du migrant en tant que tel et non pas du migrant en tant que citoyen raté, il faut réinterpréter le migrant tout d’abord sur la base de sa caractéristique distinctive : son mouvement. […] Les sociétés ne sont pas des endroits statiques aux traits et aux habitants figés. Les sociétés forment des processus dynamiques déterminant en permanence la direction et la circulation de la vie sociale ».

24 « La kinopolitique est la théorie et l’analyse du mouvement social : la politique du mouvement. Au lieu d’analyser les sociétés comme des entités primairement statiques, dans l’espace ou dans le temps, la kinopolitique ou cinétique sociale les interprète tout d’abord comme étant des régimes de mouvement ».

25 « La pédèse […] est le premier mouvement de l’auto-transport autonome : le mouvement du pied. Le mouvement pédétique est la force du pied […]. En tant que force sociale de mouvement, il est défini par son autonomie et son automouvement. […] son mouvement est irrégulier et imprévisible ».

26 « […] les nouvelles technologies et formes de gestion des frontières ne sont que des recombinaisons de régimes et de technologies précédents ».

27 « […] où intervenir dans le flux continu de points potentiellement isolables ? Avec des flux plus importants de corps et de données mobiles il est de plus en plus difficile de savoir où tracer une ligne ».

28 « La kinographie et la statistique sont par conséquent nécessaires pour permettre le suivi des vecteurs de mouvement social, là où s’imposent de nouvelles divisions potentielles, et là où les divisions existantes doivent être éliminées. Dans le monde moderne, fait d’oscillations et de divisions sociales imprévisibles, la statistique fournit les probabilités nécessaires à l’action de gouvernance ».

29 « Le corps biométrique constitue la carte d’identité mobile qui ne peut pas être perdue ni volée ».


POUR CITER CE DOCUMENT

Dagnino, Roberto, 2019, «Du modernisme au souverainisme
Récapitulatif et perspectives à partir de quatre ouvrages récents sur le nationalisme
», Les Cahiers du GEPE, Nationalisme(s) et reconfiguration identitaire, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://cahiersdugepe.fr/index.php?id=3442
 


A PROPOS DE

Roberto Dagnino

dagnino@unistra.fr
Université de Strasbourg – EA 1341 « Mondes germaniques et nord-européens »
Roberto Dagnino est maître de conférences en Langues et cultures néerlandaises à l’Université de Strasbourg. Il a obtenu son doctorat à l’Université de Groningue (Pays-Bas) en 2013. Il a enseigné aux universités de Padoue (Italie) et de Paris IV-Sorbonne. Ses recherches portent sur l’identité nationale néerlandaise et flamande, les relations culturelles hollando-belges et l’histoire de la littérature néerlandaise en traduction.